Fatisa, 16 juin.—Une petite ville au fond d’un golfe. Nous y embarquons quelques douzaines de sacs de noisettes. Nous n’avons pas touché à Kérasonde. La raison pour laquelle nous manquons cette escale pittoresque est inattendue: une baisse du prix des œufs sur le marché de Londres et sur celui de Paris. Alors les habitants de Kérasonde, avertis par télégramme, refusent de livrer des œufs frais. Toutes ces petites villes sur la côte de l’Asie-Mineure exportent des œufs par millions. Il faut une semaine pour les réunir, dix jours de bateau pour Marseille, trois jours de Marseille à Paris. Voilà des œufs de plus de trois semaines que l’on nous vend comme frais à Paris. Je déclare que dès mon retour, j’achète des poules.

Unie.—Ici, malgré la baisse, nous embarquons quelques dizaines de milliers d’œufs. Le temps est gris, il pleut par moments, mais la mer est calme.

Sans quitter le pont du bateau où nous sommes allongés sur de confortables chaises longues, nous nous contentons de parcourir la terre des yeux.

Nous ne nous lassons pas de parler des inoubliables journées que nous avons vécues, l’idée que nous touchons au terme de notre voyage nous oppresse. Nous avons subi tant de fatigues, connu tant de privations, traversé tant d’heures grises et difficiles, partagé tant de joies aussi; nous avons eu des journées d’une si belle humeur, d’une gaîté si franche, que maintenant nous ne pensons pouvoir nous séparer; il semble que nous devons continuer à aller ainsi à travers la vie tous ensemble.

Nous songeons à ce que nous avons fait et nous en avons un peu de fierté, je l’avoue. Qui donc oserait se présenter sans trembler à l’épreuve à laquelle nous nous sommes soumis? Dans le train de notre existence ordinaire, nous ne nous montrons les uns aux autres qu’en cérémonie, vêtus de nos habits les meilleurs et avec nos âmes de luxe. Nous ne nous demandons rien; nous ne voulons rien nous sacrifier non plus. Nous ne passons avec les autres que quelques minutes ou quelques heures par jour, heures artificielles et charmantes, où nous semblons appartenir à une humanité dégagée de toutes préoccupations autres que de vivre élégamment et de cueillir sans effort des fleurs qui attendent d’être détachées de leur tige par notre main. Si nous avons des soucis, nous les laissons chez nous; si nous sommes fatigués, nous sourions; si nous avons envie de pleurer, nous dansons. Voilà la société, voilà comment nous voyons nos semblables.

Mais ce voyage, cette intimité coude à coude de chaque instant, la nécessité de supporter bravement, en public, les mille ennuis de la route, l’inconfort, la fatigue, les déceptions, la faim même, ce spectacle de nous-mêmes que chacun offrait à chacun tout le long du jour, l’impossibilité de s’isoler, cette étude de nos caractères où nous n’avions que trop le loisir de nous complaire, chaque mouvement de notre âme, chaque saute de notre humeur enregistrés aussitôt par d’attentifs témoins, cette communauté de vie si totale où il n’y avait feinte qui fût possible, ni masque qui ne tombât, où nous nous montrions finalement, malgré toutes les ruses, nus et tels quels,—ce voyage, quelle épreuve franche et complète de nous-mêmes! L’intimité qui est née entre nous ne doit rien à l’engouement d’un instant. Et nous restons mélancoliques à penser que la vie qui nous a réunis d’une si puissante étreinte va nous séparer dans peu de jours.

Samsoun, 17 juin.—Une petite ville insignifiante quand on la voit de la mer. Mais lorsque nous descendons à terre, nous trouvons des rues ombragées, une place animée, une mosquée dans les arbres, une fontaine de marbre.

Nous allons à la manufacture de tabac où la régie fabrique d’excellentes cigarettes. Nous sortons de ville et faisons quelques kilomètres en voiture sur la route d’Amasia. Le cocher effrayé nous montre une vallée déserte et nous fait comprendre qu’il y a là des brigands tatares. Nous ne sommes plus à nous effrayer des Tatares. Mais le cocher ne veut pas continuer et nous ramène à Samsoun.

A bord, nous prenons, entre hommes, un bain dans la mer Noire.

Inéboli, 18 juin.—Notre dernière escale avant Constantinople. Nous sommes sur le lac de Lucerne. Les collines brisées descendent jusqu’à l’eau. Inéboli, ce sont de petites maisons forme châlets, aux balcons de bois, galeries ouvertes, toits à l’ample avancée.