Il a une admiration infinie pour l’œuvre du romancier. C’est le plus grand écrivain de la Russie; jamais il ne pourra dire ce que Tolstoï fut pour lui dans les heures de peine. Puis il connut l’homme et il l’aima; leur intimité fut complète.

Mais le Tolstoï d’après les romans, le Tolstoï apôtre mêlé aux luttes où s’engage aujourd’hui la Russie! Il a publié, après les événements de janvier, une lettre dans le Times qui a causé la plus grande tristesse à ses amis d’autrefois. Gorki voulait y répondre; mais il y eut alors dans la presse russe un tel déchaînement d’attaques basses et méprisables contre Tolstoï, que Gorki, l’ami des anciens jours, ne voulut pas, bien qu’il lui en coûtât de se taire, élever la voix. Mme Gorki explique ce qu’est Tolstoï.

—Voyez-vous, me dit-elle, Tolstoï est un aristocrate; il est né parmi ceux qui commandaient; aujourd’hui encore, il est comme un général. Il n’est pas du peuple, il ne le connaît pas; il ne sait pas quels sont ses besoins réels, quelle est sa vie, ce qu’il faut lui donner. Il n’a aucun droit de parler au nom du peuple; les choses qu’il nous dit ne sont pas celles que la Russie demande à présent. Mon mari, lui, connaît le peuple, il en vient, il veut l’aider, travailler pour lui, mais d’une façon pratique, terrestre.

Je sens, à l’accent de ces paroles, que j’ai touché un point douloureux.

Tolstoï poursuit un but idéal qu’il veut réaliser par des moyens mystiques: il veut que l’humanité entière, rangée sous la loi du Christ, renonce au mal par un acte spontané de volonté et vive purement. Le progrès lent, pas à pas, difficile, terre à terre, de l’humanité, le respect de soi-même et d’autrui, le foyer inviolable, la loi égale pour tous, la liberté de conscience nécessaire, le droit primant la force, l’instruction mise à la portée de chacun, les hommes réglant eux-mêmes de leur mieux les affaires communes qui les concernent—qu’est-ce que cela au regard du mystique qui voit Dieu face à face?

C’est pourtant cela que veut la Russie aujourd’hui. En face de Tolstoï qui ne fait aucune différence entre l’état politique et social auquel sont parvenues l’Angleterre ou la France et celui de la Russie, Gorki s’élève et dit: «Nous voulons ces conquêtes-là d’abord. Vous prêchez la non-résistance au mal; nous demandons, nous, une constitution et des écoles.»

Il y a un abîme entre ces deux hommes.

Gorki sait l’immensité de la tâche que les Russes ont devant eux, l’ignorance de la masse, la force effroyable d’inertie qu’elle opposera. Mais au lieu de trouver dans ces difficultés un motif de découragement, il n’y voit qu’une raison de plus pour agir tout de suite. L’heure est grave; la guerre a enlevé les hommes et accru la misère; le malaise est devenu si vif, si général, qu’on peut espérer que de l’excès du mal sortira enfin quelque bien.

Je dis à Gorki que nous espérons le voir rétabli en France. Mais pour l’instant, c’est en Russie qu’il veut vivre et agir. Je le sens inquiet, frémissant à l’idée d’être immobilisé par la maladie dans ce Yalta de luxe fait pour les désœuvrés.

—Je n’aime pas Yalta, dit-il; là-bas, au Caucase où vous allez, la nature est forte, âpre et belle.