Paresseusement nous la regardons à travers nos jumelles. Ce Mithridate ne vaut pas de prendre un petit bateau et de faire deux kilomètres pour aller à terre. Nous restons cinq heures en rade à embarquer des centaines de sacs de farine pour le Caucase. Nous sommes étendus sur le pont; le temps est gris et perlé délicieusement.

Au soir, le ciel de printemps s’éclaire de toutes ses étoiles. Le grand Orion incline sa ceinture étincelante vers les flots; Sirius brille éperdument entre deux nuages, et l’Ourse, droit au-dessus de nos têtes, se carre.

A l’arrière du bateau, des étudiants en vacances,—reste-t-il une université ouverte en Russie?—chantent des airs graves et presque religieux à trois parties. Leurs voix pleines et belles qu’ils modèrent, meurent par moments, puis reprennent doucement et montent dans la nuit. Nous glissons sur une mer sombre et tranquille.

23 avril.—En rade de Novorossisk.—C’est le Caucase enfin, l’étape dernière avant cette Perse où nous nous rendons par le chemin des écoliers. Il y a à peine quinze jours que nous sommes partis. Il semble qu’il y ait trois mois que nous courons les grandes routes, tant nous avons vu de choses, partagé d’émotions, vécu d’heures diverses, émouvantes et belles.

Aujourd’hui c’est dimanche; des cloches sonnent à Novorossisk au pied de la chaîne caucasienne, comme elles sonnent à la même heure dans nos villages de France.

Novorossisk, port très commerçant, est au fond d’une baie longue et étroite, protégé contre les vents d’ouest.

Le temps est chaud; le soleil brûlant; on a tendu un velum sur le pont. Le baromètre dans ma cabine est tombé à 740! Hum!

On apporte des feuilles imprimées. Ce sont «les dernières nouvelles». Un Russe qui doit être fonctionnaire et avec qui j’ai causé s’offre à me les traduire. C’est un homme fort aimable et d’un solide optimisme.—Des troubles en Russie?—Ils n’existent que dans l’opinion intéressée des correspondants étrangers.—Des assassinats politiques?—Des assassinats simplement.—Le Caucase dangereux?—Il n’y a pas de pays plus sûr au monde.

Et ce Pangloss russe sourit derrière ses lunettes d’or.

Nous parcourons ensemble les télégrammes. Je vais enfin apprendre ce qui se passe en Russie et surtout dans ce Caucase en révolution où nous allons débarquer. Batoum est-il à feu et à sac? Trouverons-nous un vice-roi à Tiflis?