Nous quittons le Grand-Duc-Boris de la façon la plus impolie. J’espère ne le revoir de ma vie.
Batoum.—Nous sommes très affaiblis quand nous mettons pied à terre.
Ce qu’on voit de la ville dans la nuit est lugubre; de petites maisons hostiles et fermées; sur le port des gens qui errent et veulent transporter nos bagages, ce à quoi nous nous refusons.
Batoum est en petit état de siège, paraît-il. Y trouverons-nous enfin les troubles graves qu’on nous doit, semble-t-il, et que chacun nous a prédits? Nous ne croyons plus au danger.
Nous savons seulement que ce soir nous sommes accablés de fatigue et tenons mal sur nos jambes. Nous montons dans deux voitures et donnons l’adresse de l’hôtel International.
En quittant le port, nous prenons par des rues étroites et sombres, de vrais coupe-gorges.
Sur un trottoir devant une boutique ouverte, quelques personnes. Au moment où nous passons, un bruit, comme celui d’un pétard, et la figure d’un homme à côté de nous subitement éclairée. Il chancelle; puis nous entendons deux coups qui sont bien des détonations. On aperçoit au ras de la maison un bras qui s’abaisse et, à côté de nous, l’homme s’écroule, comme si ses jambes manquaient sous lui. Notre cocher se signe, puis fait un geste de la main qui signifie: «J’en ai vu bien d’autres», et retient ses chevaux qui se cabrent.
Près de la voiture, un homme trottine; il est gras et replet; c’est l’assassin qui s’en va sans se presser. Et tout de suite la voiture s’arrête à vingt mètres de la boutique toujours ouverte. Ah non! nous aimons mieux ne pas stationner là.
Nous sommes devant une grande porte fermée à clef; toutes les fenêtres sont barricadées. C’est l’hôtel, paraît-il. Il est, lui aussi, en état de siège. Le cocher sonne; un soldat entr’ouvre la porte, consent après pourparlers à nous recevoir et, nous ayant introduits, referme la porte à double tour de clef.
Les domestiques sont en grève. Il n’y a pas de vivres; on refuse d’en livrer au patron qui est, du reste, menacé de mort par les comités révolutionnaires.