Impression lugubre des corridors vides, du rez-de-chaussée condamné par crainte des bombes, du salon au premier étage, où nous prenons sous un maigre éclairage, sans feu, un verre de thé en philosophant sur ce que nous venons de voir.

Voilà notre arrivée au Caucase.

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Le lendemain, soleil. Par la fenêtre, j’aperçois la boutique fermée; un crêpe noir pend sur la devanture. Sur le trottoir quelques personnes sont assemblées; des soldats circulent. A l’hôtel, nos hôtes, des Allemands, ne sont pas autrement émus. «C’est un Arménien qu’on a tué; un de moins», voilà l’impression qui se dégage de la conversation que j’ai avec eux.

Et je sors avec Emmanuel Bibesco pour voir l’aspect de cette ville où la vie humaine est à si bon marché.

Partout des soldats, baïonnette au fusil, devant les banques, à la poste, au coin des rues; les voitures postales, des camions passent avec une escorte de cosaques. Cela ne paraît point une vaine précaution, car les têtes des ouvriers, débardeurs ou vagabonds que nous croisons, sont sinistres. Des figures hâves, des yeux rusés ou farouches qui brillent; des corps maigres vêtus de haillons. On voit les types les plus divers: peu de Russes, mais des Arméniens, des Géorgiens, des Turcs, des Juifs, des Tcherkesses, des Tatares, des Lesghiens, qui flânent dans les ruelles sales près du port; seule la crainte d’une terrible répression les empêche de se livrer au pillage. Mais les vengeances particulières se satisfont à revolver et poignard que veux-tu.

Heureusement ne sommes-nous à Batoum que depuis quelques heures et n’y avons-nous pas encore d’ennemis, à moins que l’on ne nous en veuille d’habiter un hôtel mis en interdit par les comités révolutionnaires.

Ces comités, j’en entends beaucoup parler pendant les deux jours que nous passons ici; il y en a trois, paraît-il, un géorgien, un arménien, un russe. C’est beaucoup pour une seule ville et les condamnations à mort qu’ils prononcent ne sont pas de vaines menaces. On me raconte l’histoire d’un officier russe, d’origine géorgienne, le prince Gouriel, qui pour avoir dispersé un rassemblement de grévistes, fut condamné à mort et tué en pleine rue deux jours plus tard. Le comité révolutionnaire géorgien défendit de suivre son convoi et aucun officier n’osa enfreindre cette défense.

Les grévistes sont nombreux. Batoum est à la fois industriel et commercial. Presque tout le pétrole exporté de Bakou passe par Batoum; une partie est raffinée dans les usines Nobel, Rothschild et Sideridès, l’autre est expédiée brute. Donc, ouvriers de raffinerie et débardeurs; il y a, en outre, une grande exportation de laines et de tapis. Presque tout le commerce du nord de la Perse avec l’Europe est transité par Batoum.

A la population hétérogène du port vinrent se joindre depuis plusieurs mois des Russes chassés de leur pays par la misère. D’où pléthore de main-d’œuvre et mécontentement exploité par les comités politiques. Les ouvriers du port se mirent en grève, puis les ouvriers de raffineries, depuis deux mois les usines Rothschild et Sideridès sont closes, l’usine Nobel ne fonctionne plus que d’une façon intermittente. Les compagnies de navigation, renoncèrent alors à l’escale de Batoum; augmentation de troubles, menaces de mort aux différents consuls. Maintenant les bateaux anglais, français, allemands, autrichiens touchent de nouveau à Batoum; les bateaux russes, dont chauffeurs et mécaniciens sont en grève, ne marchent plus.