Les salaires des ouvriers du port sont, pour le pays, très élevés; la journée de huit heures est payée 4 fr. 88; l’heure supplémentaire, et il ne peut y en avoir plus de deux, 1 fr. 35; les fêtes et veilles de fêtes (et Dieu, en l’honneur de qui elles sont chômées, sait si elles sont nombreuses en pays orthodoxe), le tarif est doublé.

Il faut noter que la vie est très bon marché à Batoum où pour quelques sous on a du poisson en abondance.

Mais les troubles ne cessent pas. Les comités demandent qu’on emploie à tour de rôle des équipes de Géorgiens, Turcs, Arméniens, Grecs et Russes. Or, de tous ces ouvriers il n’y a que les Turcs qui travaillent et qui observent les contrats; les autres sont paresseux et irréguliers; les compagnies de navigation se plaignent, les maisons anglaises ne veulent plus envoyer de bateaux à Batoum où le stock de pétrole à quai est considérable.

On n’entrevoit donc pas la fin des troubles. Dans l’état d’anarchie où se trouve la ville, les vengeances particulières, les haines de race se satisfont librement, et impunément, je crois. Un personnage officiel m’assure que l’assassin que nous avons vu opérer a été arrêté dans la nuit et pendu à la citadelle dans les quarante-huit heures.

Je dois ajouter que cette histoire, racontée à d’autres personnages officiels, a amené sur leurs lèvres un sourire sceptique.

Je crois que la police laisse aux parents du mort le soin de le venger. A quoi bon faire intervenir la justice? Que ces gens règlent leurs affaires eux-mêmes. Et je surprends encore ici cette pensée: «La perte n’est pas grande; moins nous aurons de ces canailles, mieux cela vaudra.»

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Il y a dans les rues de Batoum des peupliers d’une fraîcheur de feuillage délicieuse.

Les portes des maisons sont fermées; par crainte des troubles pendant les fêtes de la Pâque russe, les habitants font par avance leurs provisions.

Voici une voiture menant un officier; sur le siège, à côté du cocher, un cosaque, fusil à la main. Une vingtaine de personnes sont là, causant dans la rue, gênant la circulation; le cheval ralentit. Le cosaque tire un coup de fusil en l’air; l’attroupement se disperse; la voiture passe à vive allure.