Je suis dans la première voiture avec une des jeunes femmes. Le cocher fouette ses chevaux et nous bondissons sur d’invraisemblables pavés le long de rues désertes dans lesquelles pas un réverbère ne brûle. On ne voit aucune lumière dans les maisons. Nous filons dans une ville morte; le Tatare qui nous conduit mène à toute allure. Il semble que nous devrions être depuis longtemps à l’hôtel. Non, il va, il va, comme s’il voulait nous emmener au diable.

Est-il besoin de dire que je n’ai pas mon revolver qui dort paisiblement au fond de ma valise? J’ai fait l’effort de le porter deux jours dans la poche de mon pantalon; c’est fini, je ne recommencerai pas.

Ce cocher continue à nous entraîner très vite où il veut. Il fait froid, humide, triste dans ce Koutaïs endormi. Nous aimerions bien être à l’hôtel près d’un bon poële ronflant.

J’interroge notre Tatare. Il me répond en claquant du fouet et pousse ses chevaux sans ralentir dans un dédale de petites rues.

—Cher monsieur, me dit ma compagne, nous sommes à la merci de cet homme. Que va-t-il faire de nous?

Et elle rit.

Puis, comme il faut que tout ait une fin, nous arrivons à l’hôtel de France, où, par le temps qui court au Caucase cette année-ci, les touristes sont rares.

Jeudi 27 avril.—Ce matin, il y a quelques rayons de soleil. Les journées commencent bien, mais invariablement il pleut dès midi.

Nous nous précipitons au bazar. C’est jour de marché. Le bazar de Koutaïs est célèbre, affirme Bædeker. Nous y trouvons l’animation la plus grande et la plus pittoresque. Nul pays n’est habité par des races plus diverses que le Caucase; un jour de marché à Tiflis ou à Koutaïs réunit sur un espace étroit une douzaine au moins de types de nationalités différentes. Pour l’instant, je les identifie mal; je distingue pourtant les Arméniens des Géorgiens, lesquels ont une beauté régulière, les Tatares qui sont lointainement mongols et s’en souviennent, les Tcherkesses qui ont l’obligeance de porter un manteau en poil de chèvre, une superbe bourka nationale, grâce à quoi je les reconnais sans peine, les Russes blonds et empâtés, la «bête fauve» qui vient du nord; j’arrive à identifier les Turcs et, sans hésitation, les Juifs au nez aquilin; après quelques heures passées à Koutaïs je me fais une idée à peu près nette des Iméritiens, qui sont de beaux hommes élancés, dont la barbe encadre bien le visage, dont les traits sont réguliers, les yeux allongés, le nez grand et busqué. Ils font des vieillards magnifiques. Mais je ne vais pas plus loin et ne me demandez pas de vous désigner des Lesghiens, Ossètes, Abkases, Mingréliens, Cabaretiens, Avares, Souanètes, Gouriens, Pchaves, et autres qui peuplent les vallées et les montagnes du Caucase.