Le bazar à Koutaïs. On y rencontre les types des races diverses qui peuplent le Caucase.

Si je ne sais les reconnaître, je m’amuse pourtant du spectacle que leurs costumes pittoresques m’offrent. Nous passons deux heures sous les petites arcades de Koutaïs au milieu de la foule changeante. Nous achetons quelques-uns de ces bissacs que les montagnards fabriquent et mettent sur le dos de leur âne ou de leur mulet; ils sont d’un travail et d’un goût charmants.

Puis nous allons sur le pont qui traverse le Rion, lequel est tumultueux et agité à la suite des grandes pluies de ce lamentable printemps.

Les rives du fleuve sont escarpées; des rochers, des verdures fraîches et frissonnantes, des maisons arrivent en terrasses jusqu’au bord de l’eau. Le Rion était dans l’antiquité... mais ceci vaut une note spéciale.

Note sur le Caucase et l’Antiquité mythologique et historique.—Je prie le lecteur de remarquer que depuis que nous sommes débarqués à Batoum, je ne lui ai asséné sur la tête aucun de ces souvenirs mythologiques qui sont si redoutables entre les mains des voyageurs au Caucase. Ce voyage est un voyage de bonne foi. J’ignore le temps qu’il faisait lorsque Jason débarqua en Colchide. Je sais seulement que lorsque nous y arrivons, il pleut à Koutaïs, capitale de ce qui fut la Colchide, et qu’il continue à y pleuvoir.

Mais il me serait dur de passer pour un ignorant. Aussi je réunis ici en quelques lignes un certain nombre de faits qui prouveront que je pourrais, comme un autre, si je le voulais, faire preuve d’une facile érudition.

Disons donc qu’avant nous les Argonautes et Jason atterrirent en Colchide, que le Rion était le Phase, que sur le mont Ararat (5.157 mètres; je ne les ai pas mesurés moi-même, aussi je ne vous donne ce chiffre que sous l’autorité des géographes, au sujet de laquelle, comme vous le verrez plus loin, il y a bien des réserves à faire), Noé, batelier imprudent et peut-être ivre, échoua son arche suivant les traditions juives; que sur le Kasbek, la tradition hellénique affirme que Prométhée fut livré aux vautours, qu’une certaine Médée... En voulez-vous encore?—Je crois que cela suffit. Reprenons notre récit.

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Ce même jeudi, nous rencontrons à l’hôtel un ingénieur russe qui fut notre compagnon de souffrances sur le Grand-Duc-Boris.

Il nous parle du monastère célèbre de Ghelati, à douze kilomètres dans les montagnes, nous conseille d’y aller dans les voitures du pays et rit de nos inutiles automobiles.