Les jours suivants nous sommes plus occupés. Nous avons porté quelques lettres d’introduction, et les aimables habitants de Tiflis nous reçoivent de la façon la plus chaleureuse.

Malgré que les domestiques soient en grève, nous déjeunons et dînons en ville et faisons connaissance avec l’hospitalité géorgienne. Nous mangeons toute la journée, ceci en prévision de la famine future dans l’Iran. Nous courons les bazars guidés par le consul de France qui les connaît fort bien. J’ai le regret de n’y pas trouver grand’chose d’intéressant. On nous mène dans un caravansérail où des marchands persans sont arrivés depuis peu avec des bibelots, armes et étoffes anciennes.

Les Persans sont là accroupis sur des nattes; ils ont des figures fines, brunes et maigres; le chef, un vieux barbu, a des doigts allongés, desséchés, comme d’un fumeur d’opium. Ils nous montrent des bagues modernes, des armes médiocres, des animaux en fer incrusté d’argent, travail actuel d’Ispahan, quelques morceaux de cachemire dont ils demandent un prix excessif.

Nous attendrons d’être en Perse pour choisir des étoffes persanes.

Dans le bazar, nous achetons quelques guitares minuscules de bois noir avec ivoire incrusté, qui sont faites au Caucase, quelques armes, mais, en somme, aucun objet de valeur.

La seule richesse du bazar à Tiflis, ce sont les tapis; on y trouve tous ceux que l’on fait au Caucase, dans le Daghestan, en Transcaspie et jusqu’à ceux qu’envoient Samarkande, Boukhara et l’Afghanistan, les tapis persans, et surtout ceux de Tabriz, d’autres enfin de la Transcaucasie turque. Pendant plusieurs heures on en étale devant nous; le prix n’en est pas excessif et la qualité parfois excellente. Mais quoi, nous allons en Perse où l’on fait les plus beaux tapis du monde, nous n’en achèterons pas à Tiflis.

Nous visitons le musée qui contient quelques antiquités intéressantes.

Nous allons voir le suppléant du vice-roi absent et obtenons toutes facilités pour les excursions que nous voulons entreprendre. On nous demande seulement de prévenir à l’avance de façon à ce qu’on puisse télégraphier aux postes de cosaques pour qu’ils patrouillent les routes où nous devons passer. Le brigandage sévit de façon intense en ce moment-ci, paraît-il.

Tout cela nous a pris deux jours, et déjà nous commençons à piaffer d’impatience. Nous organisons donc pour le lendemain une excursion en auto à Mzet et sur la route de Géorgie. Nous savons déjà que nous n’irons pas jusqu’à Vladicaucase, car le point le plus haut du col est à 2.788 mètres et nous serons arrêtés par la neige, en ce détestable printemps, avant d’être arrivés à quinze cents mètres. Mais enfin allons jusqu’à la neige.

Le matin du départ, c’est un déluge de pluie; des cataractes tombent du ciel, et le baromètre est à 745. Nous nous embourberions avant d’être sortis de Tiflis; aussi nous ne partons pas.