Or, Descartes a dit dans son Discours de la méthode de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie qu’on ne la connaisse évidemment pour telle. Et encore je me souviens de l’axiome: «Expérience est mère de science».

C’est pourquoi je donne aux voyageurs qui m’ont précédé et aux géographes un démenti formel. J’ai passé près de trois semaines au Caucase, j’ai vécu au pied de l’endroit où ils affirment que le Kasbek s’élève.

Je le déclare: je n’ai pas vu le Kasbek. Aucun de mes amis n’a vu le Kasbek, quoique l’un d’entre eux, pour prendre sur nous une supériorité momentanée, ait juré l’avoir aperçu un instant. Il rêvait sans doute. Donc le Kasbek, pas plus que l’Elbrouz, n’existe.

J’affirme ici que, d’après mon expérience, il faudra réviser les géographies. Le Caucase n’est pas un pays de hautes montagnes; il a quelques collines élevées, voilà tout. Quant à en faire une seconde Suisse, c’est une folie qui a dû naître dans l’esprit de Russes jaloux, s’imaginant qu’ils dépassaient en tout l’étranger.

Lorsqu’on refera, suivant les données de ma science, les géographies de Russie, je prie que l’on écrive aussi que nulle part le ciel n’est plus rapproché de terre; à mon estimation, il en est à peine distant de mille mètres et parfois beaucoup moins. En outre, on devra noter qu’il se fond en eau continuellement. C’est là un phénomène inexplicable qu’il faut nous contenter d’enregistrer jusqu’au jour où nous pourrons l’expliquer.

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Samedi 6 mai.—Nous achetons depuis deux jours tout ce qui est nécessaire pour notre voyage de Perse, et d’abord des lits de camp.

Lorsqu’on n’a jamais voyagé que sur les grands express internationaux ou sur les paquebots de l’Atlantique, on se fait assez malaisément à l’idée d’un pays où l’on ne trouve pas de lit pour se coucher. A Paris, la première fois qu’un ami qui a été en Perse me dit: «Achetez un lit,» je souris. Transporter un lit me paraît impraticable et inutile.

Mais non, je vois bien maintenant qu’il faut acheter un lit, si j’ai l’intention de me coucher pendant que nous serons en Perse. A Paris, je me suis fait faire un sac en toile, dont je pensais me servir en Russie, mais qui est resté plié dans ma valise.

A Tiflis, j’achète un lit pour étendre le sac de toile. Nous trouvons des lits assez commodes qui se démontent, chez le marchand, avec une extrême facilité (en Perse, nous trouverons qu’il est bien fatigant de les monter et les démonter), qui, pliés, ne tiennent guère plus de place qu’un rouleau de châle et pèsent onze kilos chacun. Ils sont étroits et nous serons couchés sur une sangle dure.