Pourtant il faut partir. Avec cette calme décision qui ne nous abandonna jamais aux heures les plus troublées de notre voyage, nous décidons de ne pas payer notre note d’hôtel et de réunir dans la poche d’Emmanuel Bibesco les fonds de toute la bande.

La poche d’Emmanuel Bibesco qui est, le malheureux! notre trésorier, c’est la mienne. Il est parti sans portefeuille et il se refuse à en acheter un. Alors les billets de dix, de vingt, et de cent roubles sont jetés négligemment par lui dans la poche de son pantalon. Cet homme ingénieux a son plan, du reste, car voyant ces billets empochés, nous frémissons, et je me crois obligé de leur offrir l’abri de mon portefeuille.

C’est ce qu’il attendait. Il me prend au mot et me voilà chargé de l’argent commun. On en profite pour me donner les passeports de toute la bande, et les lettres de crédit, et celles de recommandation, et je me promène, cela depuis la Bessarabie, avec une poche si gonflée que je ne puis boutonner mon veston et que, debout, je n’arrive pas à voir mon pied droit.

La prochaine fois, arrive ce qui arrive, je ne prends pas de portefeuille!

La comptabilité de notre voyage, du reste, nécessiterait à elle seule la présence parmi nous d’un secrétaire-comptable.

Sous le fallacieux prétexte qu’il sait le russe, Emmanuel Bibesco a été chargé de régler les dépenses courantes de toute la bande, pourboires, notes de restaurants, voitures, chemins de fer. Il note ce qu’il paie sur d’informes morceaux de papier, sur un coin d’enveloppe, une carte de visite qu’il fourre, toujours! dans sa poche de pantalon. Le soir, ou tous les deux jours, nous procédons à une grande revision des comptes. Je relève sous dictée les dépenses de chacun. Cela est très compliqué, car il y a les ménages et les garçons, puis les automobiles (compte spécial assez chargé), puis les mécaniciens, puis les gros bagages, ça n’en finit pas.

Alors on fait un compte par doit et avoir pour chacun de nous, et il ne reste qu’à payer. Parfois nous devons de l’argent à la caisse, parfois c’est la caisse qui nous en doit. En tout cas, il y a chaque jour au moins une demi-heure à consacrer aux comptes. Nous serions des négociants voyageant pour affaires, ce ne serait pas pire.

Et voilà une cause constante d’énervement en voyage!

Enfin, ce soir-là, sans payer notre hôtel, nous nous enfuyons de Tiflis pour Bakou. Cette fois-ci nous sentons la Perse voisine et nous pétillons d’impatience.

Il s’en faut de peu, du reste, que nous ne manquions le train.