Dimanche 7 mai.—De Tiflis à Bakou, notre train met dix-huit heures. Il est lent et confortable comme tous les trains russes. On n’a pas imaginé en Russie d’entasser six personnes dans un compartiment de première classe, comme les Compagnies aiment à le faire en France. Dans les coupés, on est deux au maximum; dans les compartiments doubles, quatre, bien qu’il y ait huit places; les banquettes sont plus écartées l’une de l’autre qu’en France; il y a une petite table près de la fenêtre; en outre, le wagon est plus large que chez nous. Lorsque la nuit vient, le conducteur arrange les lits, deux par coupé, l’un au-dessus de l’autre, quatre par compartiment double. Et vous voilà confortablement couché. Dans les express, on paie un rouble de supplément (2 fr. 65) pour avoir des draps et une taie d’oreiller. Le tarif des chemins de fer est moins cher qu’en France. De Bakou à Batoum, pour huit cent quarante-deux kilomètres, on paie cinquante francs. De Paris à Marseille, la distance est à vingt kilomètres près la même, nous payons quatre-vingt-seize francs. Mais soyons justes, on va en deux fois moins de temps de Paris à Marseille que de Batoum à Bakou.

Le dimanche matin, lorsque nous nous réveillons, le train longe à gauche les premiers contreforts de la grande chaîne du Caucase: à droite, c’est la steppe désolée de la Koura, une plaine marécageuse, fiévreuse, roussie, sans une ondulation, sans un pli de terrain pendant des centaines de kilomètres. Des oiseaux de proie volent au-dessus de cette étendue désolée, d’agiles faucons roses, des crécerelles, des aigles lents, maîtres de la steppe plate; des geais, des rolliers, des bécassines se lèvent à notre passage. Ici et là, c’est la demeure misérable d’un garde-voie, autour de laquelle traînent des enfants fiévreux; de rares troupeaux, quelques chameaux, paissent une herbe jaune et dure.

Vers midi, une mer nouvelle, grise, bleue et pailletée sous le soleil, nous apparaît, la Caspienne!

Ses rives sont nues, bordées de collines arides et argileuses qui semblent pelées.

Mais voici qu’à gauche, à l’horizon, s’élève une noire forêt d’arbres inconnus aux formes géométriques au-dessus desquels flotte un nuage sombre. Ce sont, serrés les uns contre les autres, les derricks des puits à pétrole de Bala-Khané. Sur un petit espace, c’est la plantation la plus drue qui soit au monde de ces étranges cheminées de bois.

Bakou.—Si vous aimez les soldats, il faut aller à Bakou. On en a mis partout. Ils n’ont, du reste, pas empêché les massacres arméniens en février[3]. Les habitants se plaignent d’être volés par les brigands en plein jour et rançonnés par les soldats la nuit.

[3] Et n’empêcheront pas ceux plus terribles du mois d’août.

Nous montons dans de légères voitures à deux chevaux, conduites par des cochers tatares et allons voir Bibi-Ebat, une exploitation de pétrole au bord de la mer. Là, nous avons le spectacle saisissant d’une forêt de derricks goudronnés dressant vers le ciel leurs formes trapues et anguleuses. Des allées sont tracées dans cette forêt que remplit le bruit de la vapeur fusant à travers les tuyaux. Des jets de fumée noire sont projetés violemment des cheminées; un nuage opaque plane toujours au-dessus de Bibi-Ebat. On entend le grincement continuel des poulies qui supportent les sondes. Des tuyaux courent le long des chemins; le sol est noir et gras; à droite, à gauche, ce sont des mares de pétrole. Les derricks se pressent à se toucher. La nappe de pétrole sous le sol suit un cours irrégulier. Voici un derrick qui ne donne rien; à cinq mètres de là, en voici trois ou quatre qui rapportent une fortune à leur propriétaire. On fait des terrassements pour poursuivre le pétrole sous l’eau.

Nous filons au trot léger des chevaux parmi l’extraordinaire et monstrueuse floraison de ces derricks.

Au retour, nos cochers veulent s’amuser et commencent une course. Ils cherchent à se dépasser l’un l’autre. Celui qui est devant jette sa voiture à gauche ou à droite pour barrer la route à celle de son confrère.