Plus loin, un des grands fonctionnaires, le Salar, amiral (!) autant que j’ai compris, de la flotte persane (!!) nous fait amener des chevaux bellement caparaçonnés, et un des cavaliers qui les accompagnent nous remet une lettre par laquelle le Salar nous apprend qu’il met une de ses maisons à notre disposition. Mais nous serons à Resht les hôtes de la Russie.

Nous avançons au pas sur la route aux ornières profondes et traîtresses. Avec les cosaques qui nous précèdent, avec les écuyers qui mènent à la main les chevaux couverts de riches caparaçons (l’étiquette veut qu’ils nous accompagnent et que nous ne les montions pas) et les cavaliers persans qui suivent nos quatre voitures, nous avons un peu l’air d’un cirque forain faisant son entrée dans une ville nouvelle, et nous échangeons de voiture à voiture des sourires amusés...

Vers midi, nous pénétrons dans un jardin où s’élève une grande maison carrée en brique, à l’européenne; nous sommes au consulat impérial de Russie.

Le consul général, M. Olférieff, nous y reçoit de la façon la plus aimable. Il nous offre ce qu’il a: de grandes chambres vides, et nous voyons aussitôt que le lit de camp n’est pas un luxe inutile en Perse, mais le plus nécessaire des meubles.

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Resht est la capitale du Ghilan, province qui longe au sud-ouest la mer Caspienne. Ce pays situé au pied de la grande chaîne qui nous sépare du haut plateau de l’Iran est humide, chaud, riche et malsain.

Un proverbe persan dit: «Si tu as un ennemi, fais-le nommer gouverneur du Ghilan.»

Rien ne contredit plus fortement que ce pays l’idée qu’on se crée à l’avance de la Perse. Enzeli-Resht c’est un paradis de verdure, d’eaux dormantes, de rizières, de nénuphars, de roseaux, d’iris, de lis et de marguerites si hautes qu’on pourrait s’y perdre.

Pierre Loti revenant d’Ispahan a traversé Resht. Il ne s’y est pas arrêté, il ne l’a pas vu. Me voilà donc à mon aise pour lui déclarer, et au monde entier, que Resht est ce qu’il y a de plus beau en Perse. C’est du moins l’opinion d’Emmanuel Bibesco.

La ville, qui est considérable, est tout entourée d’eau, de jardins, d’allées d’arbres très vieux. Il semble qu’on soit dans un parc très vaste aux aspects divers. Le bazar qui n’est pas couvert, est plein d’animation et de pittoresque. Nous nous y promenons en voiture avec les cosaques d’usage, non point qu’il y ait aucun danger ici (comme l’a dit l’habitant de Bakou: «En Perse vous serez en sûreté!»). Mais nous sommes les hôtes de la Russie, et il convient de ne faire rien pour diminuer le prestige des Européens.