Dans le bazar à Resht.
Le bazar, ce sont des rues étroites bordées d’échoppes à la devanture ouverte. Ici l’on vend les velours de Resht; le travail de Resht, c’est de broder d’or des velours fabriqués ici même; la matière est riche, le goût n’en est pas exquis; plus loin ce sont des tapis, dont il n’y a pas un grand choix, car les tapis de Perse qui arrivent par caravanes sont menés directement à Enzeli et de là à Bakou. Des marchands sont assis sur le seuil de leur boutique et fument le kelyan, tandis que, dans la rue étroite, des femmes strictement voilées, et dont les yeux même sont couverts, achètent des étoffes dont elles se pareront à domicile seulement, car une fois sorties de chez elles leur tenue est d’une uniformité impressionnante et laide. Des âniers poussent à travers la foule des petits ânes gris et doux aux bâts richement brodés; des coups de soleil (car nous avons le soleil maintenant) tombent violemment sur les faïences bleues des tours qui, ici et là, sont élevées dans le bazar.
Nous passons devant le palais du gouverneur, fils du Chah, admirons le pittoresque et la fantaisie individuelle de l’uniforme militaire persan, longeons une petite mosquée basse et arrivons sur une place où un grand concours de peuple est assemblé.
Nos voitures s’arrêtent; des rangées de femmes voilées sont assises le long d’un bâtiment à colonnades de bois; des hommes et des enfants forment les trois autres côtés d’un carré dont le centre est laissé libre; une petite estrade y est élevée. Des personnages s’y tiennent debout ou assis. Nous tressaillons de joie, car il n’y a aucun doute, nous assistons à la représentation d’un de ces taziehs, ou mystères persans, sur lesquels Gobineau a écrit des pages émouvantes.
Nous nous approchons un peu. Sur l’estrade, le sakou, voici «les gens de la Tente», les infortunés Alydes; l’imam Hussein, les femmes, leurs enfants; ils sont dans la morne plaine de la Kerbela, sous un soleil accablant, dévorés par la soif. Autour d’eux les troupes du Khalife Yezyd, prêtes à les massacrer. Je vois le tas de paille haché qui représente le sable du désert. Avant de parler, l’acteur va en prendre une poignée qu’il se répand sur la tête. Ainsi est créé, par la plus absolue et la plus simple à la fois des conventions, le décor nécessaire. J’entends le nasillement des acteurs, il semble que je vais deviner les paroles tragiques de ce drame où la religion et la patrie sont également intéressées.
Les Persans devant nous se sont courtoisement écartés; nous en profitons pour prendre quelques photographies qui nous seront précieuses.
Bientôt tous les spectateurs nous ont vus. Faut-il l’avouer? Ils sont plus attentifs à notre présence qu’au drame sacré. Leur regard ne va pas à la scène, mais s’attache à nous. Leur distraction sacrilège n’est pas du goût du grand mollah de Resht qui assiste à la représentation. Indigné, il se lève et adresse un véhément discours à la foule, lui reproche sa curiosité profane pour des gens «impurs», des Européens maudits, qui doivent être en abomination aux fidèles musulmans.
Un Tazieh ou représentation d’un mystère persan à Resht.