—J’ai cette maison à la campagne pour venir entendre chanter le rossignol le soir, au printemps, répond-il.

Nous rentrons au consulat, le soleil est couché. L’humidité monte de terre et des rizières qui nous entourent. Des vapeurs légères comme des voiles diaphanes de fées planent sous les arbres immobiles de ce parc endormi. On entend le cri flûté, net et fort, d’un crapaud. La lune est haut dans le ciel.

Et le soir, des clochettes lentes et cadencées sur un rythme nouveau, sonnent sur la route qui borde le jardin. Elles sont au cou des chameaux qui arrivent en longues files de Kaswyn ou d’Hamadan. Les caravanes ne voyagent qu’une fois le soleil couché, car déjà la chaleur est de jour trop forte. Et nous entrevoyons, entre les arbres, de grandes formes mystérieuses qui passent, comme balancées par une houle marine. Cette fois-ci c’est bien l’Orient, ce bruit émouvant des clochettes graves.

Nous avons du reste le loisir de l’entendre plus d’une fois dans la nuit. Car c’est la première fois que nous couchons sur nos lits de camp. Dure affaire! Nous nous y habituerons.

Mercredi 10 mai.—Nous sommes sans nouvelles de Keller qui a dû s’embarquer à Bakou avec la grande Mercédès.

Emmanuel Bibesco et moi décidons de prendre les devants et de partir pour Téhéran en voiture persane. Nos compagnons nous rejoindront peut-être sur route, en tous cas, dans la capitale.

Pour aller de Resht à Téhéran, nous suivrons la fameuse route construite il y a peu d’années, non par le gouvernement, mais par une compagnie russe qui en a obtenu la concession. Elle a trois cent trente-sept verstes de Piré-Bazar à Téhéran et monte jusqu’à plus de quinze cents mètres. Elle a coûté près de vingt millions de francs.

C’est une route à péage; les voitures et les caravanes paient un droit qui est, pour une voiture à quatre chevaux, de huit tomans. Le toman vaut nominalement dix krans ou francs, mais un change désastreux pour les Persans a fait tomber cette année-ci le kran à quarante centimes et le toman, par conséquent, à quatre francs. Les frais d’entretien de la route sont considérables, car le climat est mauvais. On passe brusquement de pluies diluviennes à une sécheresse de six mois; au printemps, les neiges fondent en quelques heures sous l’action d’un soleil brûlant, et les torrents qui descendent des montagnes dénudées grossissent et deviennent d’impétueuses rivières.

Aussi la compagnie russe perd-elle de l’argent. Mais elle espère se rattraper avec le port d’Enzeli dont elle a obtenu la concession. Elle construit une longue jetée à l’abri de laquelle les bateaux pourront se mettre à quai. Dans quelques années, les voyageurs ne connaîtront plus les incertitudes du débarquement en pleine mer à Enzeli.

Financièrement la route est donc pour l’instant une mauvaise affaire, mais elle en est une excellente au point de vue politique et sert merveilleusement les vues de la Russie.