Grâce à cette route qui lui appartient, la Russie pourrait en cas de besoin amener en quelques jours un corps d’armée de Bakou jusqu’aux portes fragiles et émaillées de Téhéran.
En état de paix, la Russie a une route sûre pour ses marchandises. Aucun transit européen n’est permis à travers le Caucase à destination de la Perse. La Russie a évincé, à l’aller, toute concurrence et, au retour, elle bénéficie du transit de la plus grande partie du commerce persan.
Les voyageurs passent maintenant tous par Resht. C’est donc sur une route russe qu’on arrive dans la capitale de la Perse. A chaque relais, on trouve un maître de poste qui parle russe. A chaque cinquante kilomètres s’élève une maison de péage, zastava, dirigée par des Russes. Le téléphone va de zastava en zastava jusqu’au cabinet de notre très puissant hôte, le consul général de Russie.
On a ainsi l’impression, entre la Caspienne et Téhéran, de n’avoir pas quitté, politiquement au moins, l’empire immense des Tsars.
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Nous avons commandé notre voiture pour huit heures du matin, le mercredi. C’est un Russe qui est concessionnaire des chevaux de poste et des voitures. Il fournit de dangereux véhicules et des chevaux fatigués. Une voiture pour deux personnes avec peu de bagages coûte près de sept cents krans de Resht à Téhéran, plus quatre-vingts krans de droit de péage, plus deux à trois krans de pourboire au cocher nouveau à chaque relais.
La poste met à peu près cinquante heures entre Resht et Téhéran, en ne s’arrêtant que pour changer de chevaux. Mais nous ne sommes pas des colis postaux et décidons de voyager confortablement, c’est-à-dire de coucher deux fois en route, à Mendjil le premier soir, à Kaswyn le second. Nous arriverons le troisième jour à Téhéran, in ch’Allah, si Dieu veut.
A dix heures enfin, la voiture est là. C’est une antique berline dont les ressorts sont entourés de cordes; la capote ne peut se fermer qu’au quart; quant aux portières, il doit y avoir cinquante ans qu’elles n’ont été ouvertes. Nous en sommes quittes pour passer par dessus.
Nos valises sont amarrées à côté du cocher et sur le siège de devant. Nos amis nous entourent et nous regardent avec envie. Nous voyagerons en Perse avant eux!
Tout est prêt. Le cocher, un grand diable basané, coiffé d’un feutre, est à la tête de ses chevaux auxquels il sifflote un air mystérieux que nous entendrons plus d’une fois sur les routes persiques. Il a refusé de s’occuper de nos bagages, alléguant que s’il quittait sa place devant les chevaux, ceux-ci s’enfuiraient au galop.