Maintenant, il faut qu’il vienne prendre les rênes. Il met deux cosaques devant ses bêtes, saute sur le siège, crie de lâcher tout, nous nous cramponnons à la capote... et les quatre chevaux, les oreilles basses, s’en vont au petit trot ralenti le long de la route qui mène à Téhéran. Les pauvres bêtes sont déjà accablées de fatigue.

CHAPITRE V
DE RESHT A TÉHÉRAN
OU PREMIÈRES EXPÉRIENCES SUR ROUTE PERSANE

Nous roulons à l’allure de dix kilomètres à l’heure. C’est assez pour que nous sentions tous les cahots de la dure berline à qui nous avons confié nos os et notre chair. Les ressorts de la voiture ne sont plus qu’un vain ornement.

Le temps est gris, humide. Nous remontons la petite rivière de Piré-Bazar. Bientôt nous sommes dans la forêt. La végétation en est d’une prodigieuse richesse; des hêtres, des érables aux grandes feuilles, des platanes, des ormeaux élèvent leurs cimes dans les airs, tandis que le dessous de bois est envahi par des taillis épais, des ronces, des lianes; un ruisseau profond court le long de la route. De petits zébus paissent dans les clairières l’herbe drue et s’enfoncent sous bois à notre passage.

Nous traversons un ou deux hameaux de quelques maisons. Des femmes vêtues d’étoffes claires travaillent la terre dans les jardins ouverts et, dès qu’elles nous voient, se voilent la figure. Le paysage est d’une luxuriance admirable et monotone.

Mais voici que soudain nos chevaux s’émeuvent, font un brusque écart et nous mettent dans le fossé plein d’eau courante qui borde la route.

Nous avons le temps de sauter par-dessus la portière. Nos valises, que nous avons eu le soin d’attacher, ne tombent pas dans l’eau. Le cocher, qui a roulé de son siège, se relève sans hâte et sans étonnement. Les chevaux se désaltèrent dans l’onde pure. Nous savons déjà ce qui leur a fait peur, car une odeur abominable nous suffoque.

Elle se dégage d’un grand chameau en train de pourrir au travers de la route. Il est tombé là; on l’y a laissé sans même l’achever et la mort est venue lente et douloureuse. Ce sera l’affaire du soleil de vider cette carcasse lorsque les chacals en auront enlevé la viande. Il y a peu de jours qu’il est mort, car il est presque intact, les chacals n’ont mangé que le ventre et le haut des cuisses. Il reste, le cou tendu et suppliant, à empester l’atmosphère.