Rencontre d’une carcasse de chameau au sortir de Resht.—Voiture dans le fossé.
Il faut décharger la voiture. Heureusement, aucune roue n’est cassée et nous pourrons continuer. Dix minutes après, à moitié asphyxiés, nous reprenons notre train lent et douloureux.
L’après-midi, nous arrivons aux premiers contreforts des montagnes. La forêt ne cesse de les recouvrir. Nous passons dans une allée sans fin d’arbres, dont la verdure, après la saison des pluies, est d’une prodigieuse intensité. Ici les délicates clochettes des liserons nous font une haie candide; là, nous passons dans l’odeur forte des sureaux; plus loin c’est un bois d’oliviers séculaires et tordus dont les troncs noueux portent une frondaison argentée; dans une clairière paissent des chameaux; les ballots sont entassés sur l’herbe; la caravane ne repartira qu’à la nuit et, sans doute des djinns viendront alors, danser dans ce cirque d’arbres très vieux. A gauche, une rivière roule impétueuse sur des sables jaunes et, partout, à travers la forêt escarpée, de l’eau sourd, court et bruit; des sources jaillissent d’un rocher et se font un lit dans les mousses; des ruisseaux au fond d’un ravin filent sous un pont; d’autres choisissent de couper la route à laquelle ils arrivent par une série de cascatelles légères; des fontaines sont taillées dans le roc et des pervenches s’y baignent. C’est un murmure continu d’eaux fraîches et chuchotantes, un enchantement sans fin de verdures printanières.
Nous avons déjà fait six ou huit relais; à chaque fois, on perd une demi-heure ou une heure. Nous avons bu un nombre considérable de stakan tchai que l’on nous verse d’une théière posée sur des braises rougissantes.
Maintenant, nous sommes sortis de la forêt; nous longeons dans la nuit noire des parois de rochers. Enfin nous traversons un pont sur la grande rivière; un courant d’air glacé siffle dans le défilé. Une barrière de bois nous arrête. Nous sommes à la zastava de Mendjil où nous devons coucher, grâce à la protection du consul de Resht.
Il est dix heures et demie. Voici douze heures que nous roulons. Nous sommes très fatigués.
La nuit à Mendjil.—Nous trouvons un maître de zastava, juif, aimable, intelligent, et son fils, qui a quitté depuis quelques mois le gymnase de Rostov-sur-Don, fermé comme tous les établissements d’instruction de Russie. Bientôt le samovar chante doucement sur la table et on apporte un grand plat de pilaf que nous trouvons excellent. Nous ouvrons le panier des provisions et partageons avec nos hôtes un dîner mangé de grand appétit, tandis qu’au dehors le vent qui rugit dans le défilé semble vouloir emporter la petite maison.
Emmanuel Bibesco cause en allemand avec eux. Puis ils nous offrent leur chambre. L’un des gardes est obligé de veiller jusqu’à minuit à la barrière pour le péage des caravanes; le maître le remplace le reste de la nuit.
Nous nous couchons.