Hélas! Nous ne dormons pas. Une chasse à certain petit animal plat et brun occupe les premières heures de la nuit. Et lorsque nous avons pris toutes les précautions nécessaires et soufflé enfin la bougie, voilà qu’une dame souris choisit de vaquer à ses occupations, trottine, grignote du bois, grimpe le long des rideaux, s’aventure sur nos lits... Adieu, sommeil! nous étions pourtant bien fatigués, mais cette souris veut que nous nous occupions d’elle. Il faut rallumer!... Nous rions de nos malheurs, tout doucement, parce que dans la pièce voisine nos hôtes dorment et ces gens ont été si aimables que nous ne voudrions pour rien au monde qu’ils sussent les malheurs de notre nuit. C’est sans bruit que nous courons à pieds nus après la souris et que, finalement, après le plus excitant des laisser-courre, nous la forçons derrière un rideau...

C’est presque le petit matin; nous n’avons pas dormi une minute, et voilà que déjà l’heure sonne de nous lever, car nous avons une rude étape devant nous.

Jeudi 11 mai.—Le jour pointe derrière les montagnes. Nous sortons de la zastava. Le paysage avant le lever du soleil est tragique. A gauche et à droite, deux parois de rochers déchirés, entre lesquelles court la large rivière Chakroud, grise, tumultueuse, qui file sous le pont que nous avons traversé hier soir.

Un vent furieux et glacé descend la vallée élargie au-dessus de nous et s’étrangle dans le défilé resserré.

Nous attendons plus d’une heure le cocher et les chevaux.

Le pays aujourd’hui présente un contraste frappant avec la contrée que nous avons traversée hier. Hier des bois épais, des eaux, des fleurs.

Aujourd’hui, plus un arbre, plus une plante; des rochers et des pierres, sans fin.

Il y a encore quelques champs de seigle bleu, d’avoines légères qui frissonnent au vent du matin; ces champs se cachent dans le creux de la vallée, près de la rivière où poussent quelques peupliers tremblants dans le jour clair de l’aube, d’une verdure neuve, riche, intense, dont il semble qu’on n’ait jamais vu la pareille.

Au-dessus de la vallée élargie, ce sont des montagnes arides, cratères éteints, coulées de lave, pics déchirés ou mamelons arrondis, crêtes déchiquetées avec furie, aiguilles menaçantes, tout un monde volcanique, tourmenté par la mort, baigné d’une lumière cristalline, implacable, d’une pureté sans égale qui laisse lire à des lieues de distance les accidents précis du terrain. D’immenses parois de rocher d’un rouge sombre comme le porphyre donnent un aspect tragique à la vallée que nous remontons lentement; parfois des coulées de soufre d’un jaune aigu sont cristallisées sur la pente et les flancs d’un pic isolé.

Nous restons des heures et des heures dans ce paysage d’une stupéfiante grandeur morne qui nous accable; la route grimpe en lacets attachés à la montagne.