J’ai connu un homme de grande intelligence dont la femme faisait par sa conduite légère le scandale de la ville. Il avait une position éminente. Ses frères vinrent à lui et lui dirent : « Voilà, on dit ceci et ceci. Comment n’ouvres-tu pas les yeux ? »

Il répondit :

— Si vous m’apportez des preuves certaines, indiscutables de l’infidélité de ma femme, je me tuerai. Jusqu’alors, je ne veux pas croire à son indignité.

Admirable réponse qui éclaire le sujet que je traite ici !


Il est des gens qui ne ressentent l’amour que par jalousie. Ils s’aperçoivent qu’ils aiment au moment où ils ne sont plus aimés ; ils sont indifférents jusqu’à l’instant où on les quitte ; alors ils commencent à souffrir. Ils ne connaissent ainsi que la face douloureuse de l’amour.

Ils n’ont pas l’élan qu’il faut pour se donner joyeusement, ils se laissent prendre ; ils sont exigeants, insatisfaits, tout leur est dû, et ce n’est pas encore assez ; ils affectent de ne pas tenir à qui les aime, d’être continuellement prêts à rompre ; ils demandent beaucoup et donnent peu ; ils préfèrent être aimés que d’aimer eux-mêmes. Finalement ils ignorent tout de l’amour dont ils ne cessent de parler.

Mais voilà que l’autre se lasse de cette froideur, se détache et s’en va aimer ailleurs. Alors, dans l’abandon, l’amour s’éveille en eux, un amour sec, rageur, fait de vanité blessée, d’orgueil déçu, de chagrin, de peine, — de l’amour tout de même. Ils vivaient entourés de mille soins, de constantes attentions ; ils en sont soudainement privés. Ce changement d’habitudes est affreusement douloureux. Ils commencent à souffrir avec bien plus de force qu’ils n’en ont mis à aimer ; l’image de leur rival les poursuit ; ils connaissent les crises affreuses que nous venons de décrire et les périodes de quasi mort où il semble que toute sensibilité ait disparu en vous. Ils gardaient, dans l’amour, du sang-froid, un raisonnement clair, la faculté de railler soi-même et les autres ; maintenant ils sont aveuglés, ils perdent la tête. Ils n’ont jamais fait de folies par amour ; ils en commettent cent par jalousie.

Alors seulement ils sentent la perte qu’ils ont faite. Ce qu’ils feignaient de mépriser avait donc tant de prix !… Ah ! si cela était à recommencer !… Mais, en amour, on ne recommence pas.