Des années sont nécessaires pour que nous arrivions à nous retrouver nous-mêmes.

Longtemps nous sommes le double de frères romanesques qui agissent et parlent en nous. Nous ne discernons plus ce qui est à nous et ce qui leur appartient.


La littérature nous prend tout jeunes. Nous avons lu et réfléchi sur l’amour avant d’aimer.

L’État, le premier, se charge de notre éducation.

J’ai entendu un jour deux lycéens aux Champs-Élysées. Ils avaient entre treize et quinze ans ; ils discutaient avec ardeur. Le plus petit dit d’une voix précise :

— Tu n’y es pas. Tu as raté le sujet. Hermione et Phèdre n’aiment pas de la même manière. Hermione est jalouse et poussée au crime par la jalousie. Phèdre est criminelle dans son amour même…

Le vent emporta la suite des paroles dans les bosquets élyséens et je poursuivis mon chemin en bénissant la Providence de m’avoir fait naître dans un pays d’intense culture amoureuse où les collégiens, sous la tutelle de professeurs patentés par l’État, font leur éducation théorique des passions avant que d’être hommes.


On peut poser en axiome que les héros de romans exercent une influence d’autant plus grande qu’ils doivent plus à l’imagination de l’auteur qu’à l’étude directe de la réalité.