Ces héros sont-ils vrais ? Nous nous détournons d’eux, nous ne les écoutons point, nous nous refusons à confronter nos visages à leurs faces trop humaines. Quelle femme adultère se croira pareille à la malheureuse et passionnée Emma Bovary ? Quel jeune homme voudra revivre Frédéric Moreau ? Plus tard seulement, lorsque nous sommes rentrés de quelque terrible voyage, nous devenons sensibles au charme de ces voix tristes et persuasives.
Mais Mimi Pinson trouve, aujourd’hui encore, des admiratrices prêtes à l’imiter. En combien de jeunes gens vibre l’espoir de renouveler la fortune de Rastignac ? Qui n’espère rencontrer une madame de Nucingen, une duchesse de Maufrigneuse, une madame de Mortsauf. A vingt ans, on voit l’amour par les yeux de Balzac. Prestigieuses héroïnes du prince et roi de la littérature romanesque, nous vous avons cherchées passionnément à travers la vie et notre imagination avertie était si puissante que, ô miracle, nous vous avons parfois trouvées !
Du reste toute littérature d’amour est fallacieuse et mensongère. Dès qu’on écrit, on trompe le lecteur.
Nous aimerions savoir la vérité sur la vie sentimentale d’un Stendhal, d’un Byron, d’un Victor Hugo. Nous l’ignorerons toujours. Dans leurs confessions, les hommes de lettres mettent le plus grand soin à ne pas se révéler à nous. Lorsque, par hasard, un grand homme a pris des notes vraies sur lui-même, il se garde de les publier. Quelques-uns oublient de les détruire. Nous savons ainsi beaucoup de choses sur Stendhal, mais nous ne savons pas tout et il manque précisément ce qui nous intéresserait le plus.
Byron avait laissé des notes autobiographiques. Son exécuteur testamentaire les lut ; terrifié, il les brûla. Perte irréparable ! On refusa également de publier le journal de Schopenhauer. Et personne n’osa raconter sincèrement la vie du Titan Beethoven.
Mais qui de nous voudrait dire sa vie, toute sa vie ?