Nous avons horreur de la vérité.
Lorsqu’on nous raconte une histoire vraie, nous sommes choqués par la vérité même des détails qui nous gênent, que nous voudrions supprimer, — que nous supprimons en effet, si nous avons à écrire cette histoire.
L’union des sexes est, dans la littérature comme dans la vie, la finalité suprême. Une fois qu’ils se sont joints, le Créateur ne leur demande plus rien, et l’homme de lettres, comme le Créateur, regarde son ouvrage, le déclare bon, et se repose.
Malgré son intelligence, l’homme de lettres n’arrive pas à imiter la nature. Il apporte dans les événements une logique un peu grosse, un ordre un peu médiocre, un arrangement factice.
En fait, les rapports que l’amour établit entre les êtres sont à la fois plus simples et plus compliqués que la littérature ne l’admet. Lorsque nous trouvons, par hasard, dans un livre des pages vraies qui semblent traduire exactement la réalité, nous nous étonnons et crions à l’invraisemblance, lorsque nous voyons, par exemple, dans Les Confessions les rapports qui s’établirent naturellement aux Charmettes entre « Maman », le petit Jean-Jacques, et mon estimable homonyme, le discret et rare Claude Anet.
Quel romancier imagina jamais une vie à trois comme celle qui se mena dans la petite maison aux portes de Chambéry, ou qui, l’ayant imaginée, nous la raconterait dans sa sincérité sur un ton uni, sans mots excessifs, sans ironie et sans indignation ?
Dans trop de livres, l’amour n’est que timidités, craintes, hésitations, puis remords, angoisses. Il faut en conclure que chez les auteurs de ces livres l’amour n’a de retentissement que cérébral. Mais l’amour, c’est de la chair d’abord, de la peau, des muscles, des nerfs et du sang souvent.