Les hommes de ce temps ne l’entendent pas ainsi. Ils se croiraient déshonorés aux yeux de leur maîtresse, ils se sentiraient diminués eux-mêmes, comme s’ils avaient fait quelque chose de bas et de honteux en acceptant de l’argent de celle pour qui ils jurent qu’ils donneraient leur vie.

Cela est pitoyable. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, comme on sait. Adrienne Lecouvreur vendait ses diamants pour Maurice de Saxe.

Que faut-il accuser ? La médiocrité des âmes contemporaines ? Ou bien serait-ce que nous ajoutons peut-être l’hypocrisie à nos défauts ? Il y a un beau mot de La Bruyère que je voudrais voir appliquer aux relations entre amants : « Celui-là peut prendre qui sent un plaisir aussi délicat à recevoir que son ami en sent à lui donner. »

La société contemporaine a son opinion faite. Mais elle ne va pas jusqu’au bout de son idée et l’horreur qu’elle manifeste pour l’argent qui va des femmes aux hommes s’arrête au contrat de mariage. Sous cette forme, un homme est autorisé à recevoir des millions ; il n’a qu’à prendre l’État et l’Église à témoins de ce marché. Tout devient pur, licite, moral, excellent, et c’est ce que le monde appelle : un beau mariage.

Les choses sont à ce point qu’on a vu de nos jours un jeune homme libre, dans un cercle où les règles de société sont lâches, épouser la jolie maîtresse, avec laquelle il vivait depuis plusieurs années, au jour où, par un coup du hasard, elle devint riche de pauvre qu’elle était. S’il ne l’avait fait, voyez le qualificatif qu’on ajoutait à son nom. Mais le maire arrangea cela.


Et puis, disons-le, les femmes ne font rien pour atténuer les difficultés que soulève la question d’argent entre elles et les hommes.

Ces créatures sentimentales n’imaginent pas qu’un homme qu’elles aiment soit tourmenté et malheureux à côté d’elles pour de vulgaires soucis d’ordre matériel. Elles ne pensent pas qu’avant d’aimer, il faut vivre.

Et si elles ont de la pénétration, elles manquent d’ingéniosité ; elles ne savent pas donner ; elles se mettent maladroitement en scène ; tout de suite, elles imaginent des attitudes. Elles ne diront rien, oh ! non, elles serreront leur ami dans leurs bras et d’une main hésitante lui glisseront l’enveloppe libératrice. Ou bien elles l’oublieront sur son bureau. — Mais c’est inadmissible, chère Madame ; vous savez bien que l’homme n’acceptera pas d’être humilié devant vous. Voulez-vous simplement lui fournir l’occasion d’un beau geste de refus ?

Non, si vous voulez vraiment l’aider à franchir la barre et l’amener au port, envoyez-lui un simple chèque de banque sur banque où votre nom ne figure pas… Alors, quand vous le revoyez, la belle scène ! Il est inquiet, nerveux ; il vous interroge par sous-entendus ; il ne se livre pas. Mais vous feignez de ne rien comprendre ; vous êtes à mille lieues de soupçonner ce qu’il veut faire entendre… Il n’ose pas s’engager ; les regards même sont évités entre vous parce que trop directs… Il s’arrête enfin ; il a, vous le sentez, l’intime conviction qu’il vous doit le salut. Il a deviné vos sentiments, tous vos sentiments, et votre délicatesse ; il sait le bonheur que vous avez à lui venir en aide, mais il sait aussi que ni lui, ni vous, si renseignés tous deux, ne parlerez jamais de ce qui s’est passé. Il y a des choses trop précieuses pour qu’on les dise ; les mots les gâteraient ; on les garde enfermées au fond de son âme, à jamais.