Est-ce payer trop cher d’émouvantes minutes ?
Un de mes amis, sans fortune et qui a été aimé, me dit : « Pourquoi les amants hésitent-ils à mettre en commun une chose aussi méprisable que l’argent ? Sans doute parce qu’ils sont de médiocres amants, qu’ils ont peu de confiance l’un dans l’autre, et qu’ils ne croient pas à la durée de leur liaison. Au temps où j’étais ruiné, j’avais une maîtresse. Je l’aimais ou je croyais l’aimer. Pourtant je lui cachais avec soin l’état de mes affaires, et j’évitais tout ce qui pouvait y faire allusion. Elle était fort riche et je ne doute pas qu’elle n’eût été heureuse de venir à mon secours si elle avait su où j’en étais. Mais comment admettre l’idée de parler argent avec elle ? Comment imaginer que je pourrais recevoir de ses mains une liasse de billets bleus ?
« J’ai souvent pensé à mes sentiments et à ma conduite à cette époque et suis arrivé à la conclusion que je n’aimais pas ma maîtresse autant que je le croyais alors, qu’à un degré d’amour de plus je ne lui aurais rien caché, qu’il y aurait eu entre nous la plus entière franchise, une union complète, que je n’aurais fait aucune différence entre sa bourse et la mienne.
« Ainsi je soutiendrai volontiers que recevoir de l’argent de sa maîtresse est la dernière et suprême preuve d’amour qu’un homme délicat puisse lui donner. »
Les réflexions qui précèdent risquent de scandaliser fort. Il faut être bien sûr de son amour, et de soi, et de celle qu’on aime, pour laisser l’argent intervenir dans l’affaire. Il faut croire que nos contemporains ne s’inspirent pas ce sentiment d’absolue sécurité puisque l’argent est repoussé avec horreur des liaisons sentimentales. Je ne sais si la constatation de ce fait prouve en faveur des mœurs de notre temps comme quelques naïfs paraissent le croire. Il témoigne de la défiance où nous sommes les uns des autres, il montre que lorsque nous commençons une liaison nous pensons déjà à comment en sortir et à ne pas livrer des armes dont on pourra se servir contre nous ; la paix entre nous, même en amour, n’est qu’une paix armée…
Un homme riche trouve des femmes prêtes à se vendre. Il finit par s’imaginer que toutes sont à acheter, que leur vertu n’est qu’une question de prix. Lorsque cet homme s’éprend d’une femme, il lui fait la cour de la seule façon qu’il connaît. Froissée d’être confondue avec celles qu’on paie, elle renvoie le maladroit. Il se console en pensant que, s’il avait offert davantage, il aurait réussi.
Nombre d’hommes riches ignorent ainsi à jamais ce que peut être l’amour d’une femme désintéressée. L’argent les a gâtés. J’en ai connu un, étranger, il est vrai, qui ne prenait même pas la peine de faire la cour aux femmes qu’il désirait. Il leur envoyait une entremetteuse ! Cet homme naïf et grossier s’imaginait connaître les femmes. Il prenait des airs supérieurs. Il était « celui à qui on ne la fait pas » !