Disons-le-lui tout de suite : avec l’argent on achète tout, le luxe, une situation dans le monde, la considération même, sauf précisément l’amour.


Je déjeune quelquefois à la table où se réunissent, dans un grand restaurant, quelques hommes d’affaires, fort riches. Ils ont entre quarante et cinquante ans, et ils aiment les femmes. A eux cinq ou six, ils connaissent toutes celles, du monde ou non, que l’on peut avoir pour de l’argent. Ils en parlent librement, sans hypocrisie. Ils savent qu’on prend Mme S… à l’heure, pour cinquante louis dans telle discrète maison du quartier de la Madeleine ; qu’avec Mme de Z… il faut s’attarder aux préliminaires et feindre le sentiment, mais qu’elle a toujours une grosse note impayée chez sa couturière ; que Mme R… est plus folle de plaisir que d’argent. Il n’arrive pas une femme sur le marché de Paris qu’ils ne l’essaient aussitôt. Ils la classent, suivant sa beauté, le grain de la peau, sa fraîcheur, la qualité des seins, à quoi s’ajoute ce qu’on appelle ailleurs « la cote d’amour ». Ils sont renseignés minutieusement sur les femmes du monde faciles, si nombreuses à Paris ; ils savent les hauts et les bas de leur fortune, que, s’il y a une panique à la Bourse de New-York, on peut s’offrir à bon compte Mme D… qui a la plus jolie peau de Paris ; que lorsque les paysans russes ne payent pas leurs fermages, la belle Mme M… comprend merveilleusement le langage des chiffres. Ils savent à cinquante louis près ce qu’une aventure leur coûtera et le moment opportun où la tenter.

A la façon dont ils en parlent, la femme est pour ces hommes quelque chose d’intermédiaire entre un cheval de race et une valeur de Bourse. Ils la détaillent, la critiquent et la louent comme ils feraient d’un pur sang ; ils l’estiment avec la même précision que les valeurs à la cote et en savent le cours variable aussi exactement que celui du Rio-Tinto ou de la De Beers.


Admirons les hommes riches qui ont gardé de la délicatesse et plaignons-les, car il leur reste, au fond de l’âme, la pensée secrète (fruit de tant d’expériences !) qu’ils ne sont pas aimés pour eux-mêmes.


Un homme sans fortune, sans influence, aime-t-il, est-il aimé ? Les dieux eux-mêmes envient son bonheur !

LES HOMMES INTELLIGENTS ET LES FEMMES BELLES

Une femme belle attire-t-elle les hommages d’un homme intelligent, les femmes moins belles s’étonnent et disent : « Comment peut-il se plaire avec une sotte ? »