Elles sont pareilles à un historien de la musique très intelligent et instruit ; il disserte fort bien de son art, de son essence, de son passé, de son avenir. Mais hélas ! ce musicographe joue du violon et, si cultivé qu’il soit, il n’a pas d’oreille. Alors, quand il s’agit de jouer un mi, il dit : « Le mi est entre le ré et le fa, par conséquent je dois mettre mon doigt sur la corde à cette place qui est précisément entre le ré et le fa. » Mais ce violoniste-là ne joue jamais un mi juste, car il n’entend pas, et, puisqu’il n’a pas d’oreille, tous les raisonnements du monde ne lui servent à rien, tandis qu’on voit tel enfant ignorant, mais musicalement doué, être sensible au plus petit écart en dehors du ton.
De même en arrive-t-il aux femmes intelligentes, mais sans instinct, qui se fient à leur intelligence pour les choses de l’amour. Elles se croient supérieures aux autres. N’ont-elles pas ce que bien peu possèdent ? Mais l’intelligence leur est ici un guide fallacieux, car il s’agit, non de raisonner avec éloquence ou spirituellement sur l’amour, mais d’écouter la voix impérieuse et sûre de l’instinct. Si vous n’avez pas d’oreille, comment l’entendrez-vous ?
La plupart des femmes, au contraire, ne sont pas faites pour les hautes spéculations. Beaucoup d’entre elles manquent de trait dans la conversation, ne vivent pas dans un commerce quotidien avec les idées, se préoccupent peu de lectures intellectuelles, — mais elles déploient une sublime ingéniosité dans leur vie amoureuse. Elles prennent sans compter dans les trésors inépuisables de l’instinct. Elles y trouvent des richesses dont les femmes qui ne sont qu’intelligentes ne peuvent même soupçonner l’existence. Elles aiment, elles se font aimer, elles savent garder l’homme qu’elles aiment. Elles disent ce qu’il faut dire, taisent le reste, devinent les sentiments secrets de l’homme, préviennent ses désirs, savent jusqu’où elles peuvent aller, la limite qu’il ne faut pas dépasser. Avec quelle sûreté elles agissent dans cette tâche, la plus difficile, la plus importante de toutes !
A quoi leur servirait ici l’intelligence ? Qu’est-ce que l’intelligence la plus claire peut révéler en ces matières à une femme qui n’a pas l’instinct ? Qu’est-ce qu’une incertaine expérience individuelle si on la compare aux millions et aux millions d’expériences utiles que les femmes ont enregistrées au cours des siècles, et que l’instinct conserve pour le bénéfice de leur sexe ? L’instinct seul garde la clef de ces inestimables trésors.
C’est ici qu’apparaît la vanité de l’intelligence dont quelques femmes s’enorgueillissent. Si peu qu’elles sentent, elles savent tout de même obscurément que le seul bonheur digne de la femme est dans l’amour ; c’est là que se décide le drame de leur vie. Et pour jouer cette partie suprême, elles n’ont que l’intelligence, — un néant !
Est-il nécessaire d’ajouter qu’il y a des femmes intelligentes qui ont gardé l’instinct ? Ces femmes-là ne se trompent pas et, en amour, n’écoutent que l’instinct. Elles ne tombent pas dans l’erreur grossière qui consiste à vouloir employer l’intelligence à créer du bonheur.
DE LA SINCÉRITÉ ENVERS SOI-MÊME ET ENVERS LA FEMME
Il faut être sincère avec soi-même, s’efforcer d’être clairvoyant, chiffrer exactement le degré de sa passion, ne pas prendre pour un grand amour ce qui n’est que béguin, accorder aux aventures juste l’importance qu’elles ont. Trop de gens cherchent à se duper eux-mêmes. Qu’y gagnent-ils ? Des déceptions, un choc brutal dans le retour à la réalité.
Et de même faut-il s’efforcer d’être sincère avec la femme.
— Vous me dites tout cela, répond la femme, mais au fond vous n’en pensez rien. Vous me faites la cour, cela excuse tout à vos yeux et même ce dangereux appel à la sincérité. Ce sont des mots habilement arrangés et qui produisent un bon effet, j’en conviens. Mais pourquoi vous croirais-je ?