— Et pourquoi ne serais-je pas sincère ? Croyez-vous donc être seule à courir une chance hasardeuse dans l’aventure que je vous propose ? Ce que je mets au jeu mérite d’être pris en considération. Au point de vue du monde, vous risquez plus que moi, il est vrai. Mais de ces dangers-là, il est facile de se garantir et ce n’est pas de sécurité extérieure qu’il s’agit. En fait, vous jouez votre bonheur comme je joue le mien. C’est ce que nous avons l’un et l’autre de plus précieux. Ici nous sommes à partie égale. Pourquoi vous tromperais-je ? Pourquoi vous assurerais-je de mon amour, si je ne vous aimais pas ? Nous ne sommes pas dans une île déserte. Il y a d’autres femmes que vous dans cette ville. J’ai eu d’autres maîtresses. Pourquoi les aurais-je quittées si je ne croyais pas vous aimer ? Demain quand vous entrerez chez moi, si je ne sens pas en mon cœur l’émotion que donne seul l’amour, si je vous regarde sans frémir, si je pense à vous sans tendresse quand vous serez partie, n’est-ce pas moi qui serai le mauvais marchand de cette affaire ? J’aurai bouleversé une vie ordonnée, agréable. Et pourquoi ? Pour mettre une femme de plus sur ma liste ! Les femmes que l’on n’aime pas ne comptent guère et faites-moi l’honneur de croire que je ne suis pas de ceux qui ne cherchent en amour que de vaines satisfactions d’amour-propre. Comprenez donc que mon intérêt est de voir clair en moi et d’être sincère avec vous.
DEUX ÉMOTIONS
On ressent une émotion délicieuse lorsqu’on s’aperçoit soudain que l’on est sur le point d’aimer.
Les hommes qui ont eu le plus de succès n’en sont pas exempts. Un trouble qu’ils connaissent bien s’empare d’eux ; ils ne font rien pour le vaincre. Ils savourent la joie inaccoutumée d’être gênés en face de la femme qu’ils aiment ; ils gardent le silence ou ils parlent trop, et sont conscients de cette nervosité qui n’est pas sans analogie avec celle que l’on ressent au moment de partir pour un grand voyage. Ce trouble même les renseigne sur leurs sentiments ; ils l’attendent avec impatience, ils saluent sa venue avec joie.
Une autre émotion précieuse est celle que l’on éprouve à rencontrer au bal sa maîtresse le soir même du jour où elle s’est enfin donnée à vous. Et lorsque vous êtes le premier amant, l’émotion est d’une qualité plus rare.
Elle est là, dans un salon, sous la lumière adoucie des lustres. Des indifférents s’empressent autour d’elle. Vous la regardez et vos regards se heurtent à la robe. — Il est inouï de constater à ce moment combien une robe cache un corps de femme ! Une femme décolletée offre sa tête et ses épaules ; puis soudain, voici de l’étoffe impénétrable ; il semble que la chair s’arrête à la ligne que la robe trace sur la poitrine ; la robe paraît être née avec la femme, faire partie d’elle, avoir poussé jusque là ; on ne pourrait enlever la robe sans écorcher la femme !
Vous regardez donc votre maîtresse décolletée. Auriez-vous imaginé qu’elle fût aussi peu changée d’elle-même ? Elle est pareille à ce qu’elle était hier et chaque jour. Elle parle de ceci, de cela, comme si rien n’était survenu dans sa vie, comme si, il y a quelques heures, elle n’avait pas pleuré et crié de bonheur dans vos bras… Vous en arrivez presque à croire qu’il ne s’est, en effet, rien passé entre vous. Vous cherchez sur ses épaules la trace de vos baisers. Les épaules n’en ont pas gardé la marque. Vous descendez plus bas. Une onde de chaleur vous court dans les veines. Ce qui est caché à tous sous cette robe miraculeusement hermétique, elle vous l’a révélé aujourd’hui même. Vous l’avez possédé, c’est votre bien. Elle l’a donné à vous seul, après quelles luttes !… Et ces imbéciles qui ne soupçonnent rien !…
Elle ne vous a pas encore vu ; mais elle vous a deviné, elle sait que vous êtes là. Elle est plus belle ce soir que jamais. Ses yeux un peu battus ont plus d’éclat ; sa chair que vous avez couverte de baisers fervents rayonne de bonheur. Vous êtes si ému que vous restez à l’écart, craignant que l’on entende les battements de votre cœur.
Elle tourne enfin la tête. Son regard, une seconde, cherche le vôtre, entre en vous. Vous formez les yeux de volupté, et, au milieu de la fête, des lumières, des bijoux des femmes, des habits sombres des hommes, vous revoyez soudain ses pieds nus sur vos tapis.