Ne tombe pas dans l’erreur commune à tant de jeunes gens de parler de l’amour avec légèreté. Ne crains pas d’être grave et convaincu. Les femmes, même les plus frivoles, sont enchantées qu’on les prenne, ne fût-ce qu’un instant, au sérieux.

Avant toutes choses, sois secret. Ne livre rien de ton passé. Il est malaisé d’avoir de la grâce en se racontant soi-même. C’est l’art le plus difficile. Ne parle donc pas des bonnes fortunes que tu as eues, bien que la réputation d’avoir été aimé déjà soit un grand avantage pour réussir auprès des femmes. Sois sûr, du reste, que la rumeur publique renseignera bien vite celle à qui tu t’intéresses. Dès qu’on te verra lui faire la cour, des amis opportuns viendront lui dire : « Prenez garde ! Vous ne savez pas quel adversaire vous avez en face de vous. Il est d’une extrême habileté. On ne compte plus les femmes qu’il a rendues malheureuses. C’est un homme dangereux…! » — Le grand mot est lâché, celui qui te donnera partie gagnée. Il n’est pas d’exemple d’une femme ainsi prévenue qui n’ait désiré pousser une affaire, laquelle, sans cela, ne l’eût peut-être intéressée qu’à demi. L’idée du danger l’excite, soit qu’elle espère triompher où d’autres ont succombé, soit par cet attrait si naturel du risque chez une femme qui s’ennuie. Et puis il n’est peut-être pas une femme, si faible soit-elle, qui, au fond d’elle-même, ne pense l’emporter dans sa lutte avec l’homme par les charmes secrets de son sexe.

Il est possible qu’une femme sentimentale et qui en est à sa première affaire, te batte froid pendant quelques jours à la suite des objurgations amicales. Tu devineras sans peine la cause de ce changement d’attitude. Que cela n’altère en rien ta façon d’être auprès d’elle. Elle te reviendra et ces mouvements d’humeur te la livreront plus vite. Ainsi le poisson qui fuit après avoir mordu légèrement l’hameçon s’enferre à fond.

Pour devenir un don Juan, il suffirait de créer autour de soi, avec la complicité d’un ami, par exemple, la légende qu’on est un homme dangereux. Une fois en possession de cette réputation, on n’a plus qu’à récolter. Le choix ne manque pas.

Donc, assuré du bavardage opportun d’autrui, ne parle jamais de ton passé.

Si tu en es à ta première bonne fortune, vois combien ce silence est avantageux. Il te sera imputé à discrétion et on t’en louera. Les femmes ne souffrent pas l’indiscrétion chez leur partenaire ; elles entendent la pratiquer elles-mêmes, librement.

Il est possible que la femme que tu as distinguée te demande de lui prêter des livres. C’est une façon de se tâter le pouls sentimentalement, si j’ose dire, dont beaucoup sont friandes. Les séducteurs en herbe font ici de grosses erreurs de tactique. Ils arrivent armés des Liaisons dangereuses. Jamais on ne séduira une femme qui en vaut la peine par le moyen d’un livre cynique. Ce sont les sentiments qu’il faut attaquer.

Quant aux autres femmes, il n’est pas besoin de littérature pour faire du chemin auprès d’elles. Un geste hardi, mis en sa place, vaut mieux qu’un long poème.

Sois scrupuleux dans le choix des moyens que tu emploies dans la bataille. Il n’est pas difficile de gagner au jeu si l’on y triche, mais le grand joueur triomphe malgré les cartes adverses. Si tu es riche et que tu achètes une femme, auras-tu l’illusion d’être aimé ? Séduiras-tu par d’irréalisables promesses, par de grands serments que tu sais ne pouvoir tenir ?

Ne sois pas ce marchand d’illusions. Ne promets rien. Goûte la joie profonde d’être aimé malgré tout, non pour de chimériques espoirs, mais pour ce que tu es.