Avant de conclure, je te parlerai brièvement de ceux qui n’ont pas le choix.
Voici X… que je citais aux premières lignes de ce chapitre. Personne ne répond moins au type de l’amant dont rêvent les femmes. Il est gauche, timide, embarrassé dans ses paroles et dans ses gestes.
Sa maîtresse est presque à l’automne de la vie ; elle est lourde, empâtée, avec quelque chose d’accablé dans l’allure, la bouche molle. Elle a un mari. Quel mari ? La vulgarité même, non seulement dans les traits, mais dans l’esprit, dans les manières. L’amant est un être délicat. Pourtant il accepte le mari ; il accepte sa familiarité ; il est chaque jour plusieurs heures chez sa maîtresse ; il mène la vie du ménage ; il fait partie de la maison. Dix fois par mois il a les nerfs exaspérés, il est sur le point de cracher son dégoût à la figure de cet homme grossier. Pourtant il reste. Il est torturé, mais il reste. Il se résigne à subir toutes les malpropretés, petites et grandes, de la vie commune. Et, ayant supporté tout cela, il supporte aussi la femme qui a vieilli, qui est laide, défaite…
Pourquoi ?
Parce qu’elle est pour lui, la Femme. Il n’en a jamais eu d’autre ; il sent qu’il n’en possédera jamais une autre. Il n’est pas taillé pour la conquête, pour monter à l’abordage. Il est gêné en présence des femmes, elles l’effraient, il ne sait leur parler. Qu’avait-il connu jusqu’alors ? Les filles misérables qu’il a pu s’offrir aux jours où son sang bouillonnait, des femmes sans âme et sans linge. Puis il a rencontré enfin celle qui devait être sa maîtresse. C’était une femme qui s’ennuyait, comme elles s’ennuient toutes. Elle attendait un homme ; il est venu. Qu’a-t-il fallu pour qu’ils tombassent dans les bras l’un de l’autre, quelle lassitude chez elle, quel désir exaspéré chez lui, quelle longue attente pour tous deux ? Un jour, avec la brutalité d’un timide, il l’a assaillie. Et dès lors, ils ne se sont pas quittés. Il lui a donné tout ce qu’il avait économisé, sa tendresse jamais dépensée, son désir d’intimité, les caresses auxquelles il avait rêvé. Il n’avait rien gâché auprès d’autres. Cette femme fut pour lui toutes les femmes. Il ne la quittera jamais quoi qu’il ait à supporter auprès d’elle ; où irait-il ? L’amour est mort entre eux ; des habitudes en ont pris la place.
Ils vieillissent ainsi, à trois.
C’est horrible.
Cet autre vit avec une misérable fille ramassée on ne sait où, dépourvue de beauté, de charme, de jeunesse, d’élégance, de distinction, d’esprit, de culture, un pauvre je ne sais quoi, un quelque chose sans nom, qui a traîné dans la misère et qui restera éternellement misérable. Mais quoi ? c’est une femme et il n’en a pas d’autre ; il en souffre ; il la garde.