On voit à quelle profondeur l’homme doit plonger pour retrouver la volonté d’employer ses poings ; les couches d’idées accumulées par l’éducation, les convenances, les habitudes, le respect de soi-même et d’autrui, qu’il doit traverser ; il faut qu’il franchisse les concepts d’honneur et de lâcheté, de bonté et de pitié. Le sacrifice de ce qu’il y a de délicat et d’achevé en lui, des précieuses conquêtes qui ont demandé à l’humanité des siècles d’efforts et de peines, notre irritée et trépidante compagne n’en saisit-elle pas la grandeur ?… Il y a une véritable beauté morale, une victoire remportée sur soi-même chez l’homme qui bat une femme, précisément parce qu’il n’y a, à ce faire, aucun danger et qu’il ne sera pas récompensé de ce geste par la vaine gloire qui s’attache aux pseudo-actions d’éclat.
Depuis que celui qui signe ces lignes, comme disait Victor Hugo, a orienté ses méditations vers le noble art de battre les femmes, il a provoqué plusieurs confidences dont une au moins vaut d’être relatée, car elle contribuera à donner de l’assurance à nos frères hésitants.
L’histoire suivante lui a été racontée par Jacques S…, l’homme de qui on attendrait le moins qu’il battît les femmes, car il est d’une parfaite maîtrise de lui-même et reste, dans les orages les plus violents, impassible.
Jacques parla ainsi :
— Il m’est arrivé d’employer ma force contre une femme, et cette expérience, unique, je l’avoue, m’est restée lumineuse dans la mémoire. La maîtresse que j’ai battue était une femme du monde. Elle était séparée de son mari et je la voyais, alors que j’étais amoureux d’elle, avec la plus grande facilité. Souvent nous passions les journées et les nuits ensemble, nous ne nous quittions guère et menions vraiment la vie à deux d’un ménage régulier. Ces détails sont nécessaires pour que vous compreniez la suite de cette histoire. Il y a tel geste qui n’aurait jamais été fait si nous ne nous étions vus que furtivement, trois fois par semaine, de cinq à sept. Marthe, donnons-lui ce nom, était d’une extrême délicatesse physique ; ses gestes indolents s’arrêtaient inachevés et la grâce fluide de son corps faisait penser à ces verreries graciles et éphémères dont il semble qu’un regard trop direct les brisera. En cette enveloppe fragile, la pauvre enfant abritait une âme maladive, sans cesse inquiète et tourmentée. Elle ne cessait de se déchirer et, sous le prétexte que j’étais alors l’autre moitié d’elle-même, elle me déchirait le premier. Une jalousie effroyable et stupide la torturait. Tout lui était prétexte à s’inquiéter… Parlais-je seul à une femme devant elle ? je lui faisais la cour. Évitais-je, au contraire, par amour de la paix, de causer avec telle jolie femme, Marthe en inférait que, puisque nous ne nous parlions pas en public, il y avait entre nous une entente secrète… Du reste, sa jalousie n’était pas un sentiment profond et humain, mais quelque chose de cérébral, de factice, où l’orgueil tenait une large place.
Nous vivions ainsi depuis quelques mois dans un état d’énervement croissant. J’étais obligé à un effort constant pour rester maître de moi ; pas un geste de colère ne m’échappa au cours des scènes quotidiennes que j’avais à subir ; je savais trop combien je me reprocherais la moindre brutalité, si je m’y laissais entraîner.
Un soir, nous étions au théâtre, dans une avant-scène avec des amis. Marthe s’imagina, à tort du reste, qu’une actrice que je n’avais jamais vue, me regardait ; elle en conclut aussitôt que je devais avoir une liaison avec elle, que j’avais choisi ce théâtre pour retrouver cette fille, etc., etc. Pendant deux heures, sa rage s’accrut du silence gardé. Nous sortons, nous montons, elle et moi, en voiture. Je n’avais rien deviné du drame qui s’était passé dans la tête de Marthe ; j’étais ce soir-là heureux et confiant.
A peine seuls, elle commença, d’une voix tremblante de colère contenue que je connaissais trop :
— J’ai vu ton manège.