— Quel manège ?
— C’est ignoble ! Cette femme !…
Ce fut la querelle la plus sotte, la plus violente… Soudain, au paroxysme de la colère, elle essaya de me pincer. Je l’arrêtai ; d’un mouvement rapide, je lui saisis le poignet, et, enfiévré, au souvenir de tant de scènes analogues, je tordis d’un coup sec ce poignet délicat… On entendit un craquement léger du bras… puis ce fut un « Ah ! » de douleur, un « Ah ! » si étonné, si franc, si humain qu’il vibre encore en moi ; c’était la première fois que je trouvais cet accent profond de nature dans la bouche de Marthe… J’en fus stupéfait et charmé comme l’est un virtuose qui tire par hasard un son admirable d’un instrument ingrat… Ayant poussé ce cri, Marthe, écroulée dans l’angle de la voiture, éclata en sanglots… Minute inoubliable !
Alors je fus rappelé à la réalité ; j’avais été brutal, j’attendais avec angoisse le remords certain, terrible, qui allait m’accabler… Mais, ô surprise ! au lieu de la mauvaise conscience de mon acte, voici que montait en moi un sentiment délicieux, inconnu, de paix retrouvée après de longs tracas, de devoir accompli à travers mille difficultés, de bien-être enfin gagné après un rude voyage ; j’étais heureux et soulagé, j’avais l’âme légère, généreuse, lavée de toute animosité, purgée de toute rancune ; j’avais abordé par un coup hardi sur des terres ignorées et bénies… M’excuser, demander pardon ? — De quoi ? D’être heureux.
A côté de moi Marthe pleurait toujours, mais je sentais que c’étaient de bonnes larmes salutaires dans lesquelles se fondaient les colères et les aigreurs. J’étais certain qu’au fond d’elle-même elle ne m’en voulait pas, qu’elle n’était nullement fâchée… Ce fut, pour moi comme pour elle, une des heures les meilleures de notre liaison. Voilà…
— Et pourquoi vous êtes-vous quittés ?
— La lassitude m’a pris. Nous nous sommes séparés, parce que je ne l’aimais plus assez pour la battre.
Interrogez par ailleurs un de ces individus affranchis de scrupules qui vivent du labeur de leur compagne. Ils vont tranquilles et sûrs d’eux-mêmes ; ils donnent à leur amie de l’amour et des coups. Aussi sont-ils adorés, et les rapports qui existent entre elle et lui peuvent-ils à juste titre, pour le respect de la femme à l’homme, la déférence, le juste sentiment des inégalités naturelles et sociales, être recommandés aux autres classes de la société.
En échange de ce qu’il reçoit, le mâle accorde sa protection, c’est-à-dire qu’il empêche que son amie soit battue par d’autres que par lui. Sachez, jeunes femmes qui lisez avec indignation ces lignes, que seul un amant véritable peut porter la main sur vous. Imitons M. Paul Bourget et posons ici un axiome :