Une dizaine de jours plus tard, la famille Volynski avait ses passeports en règle, Katia elle-même y était portée.
Savinski, cependant, travaillait à obtenir un visa pour Ivan Iliitch Petrof. L’argent joua un rôle efficace dans les bureaux du commissariat et, un soir, comme Lydia venait dîner avec lui, il lui montra le papier officiel qui permettait au courtier en lin de se rendre à Reval. Une fois là, Savinski n’aurait aucune difficulté à gagner Helsingfors. Par crainte d’une perquisition, il laissa le passeport dans son appartement de la Fontanka.
Les Volynski partiraient un matin pour la Finlande. Le même soir, Savinski prendrait le train pour Reval. Depuis une quinzaine de jours, il laissait pousser sa barbe, et il avait acheté un pince-nez un peu teinté, de façon à n’être pas reconnu, s’il rencontrait quelqu’un de connaissance à la gare ou dans le train.
La veille du départ, au matin, Lydia fut surprise d’être appelée au téléphone par Séméonof. Le commandant en chef de l’armée du nord souhaitait un bon voyage et un prompt retour à la jeune fille. Des ordres étaient donnés à la frontière pour que les formalités leur fussent facilitées. Séméonof, enfin, pour épargner au vieux prince la fatigue d’un trajet en traîneau, se permettrait de lui envoyer son automobile pour le conduire à la gare. Il termina sur cette phrase :
— Je fais en sorte d’être assuré de vous revoir, Lydia Serguêvna.
Que voulaient dire ces mots énigmatiques ? Ils inquiétèrent la jeune fille. Séméonof lui apparaissait comme un être doué d’un pouvoir diabolique. Jusqu’où pouvaient s’étendre ses machinations ténébreuses ?… Mais dans l’affairement de la matinée, elle n’eut guère le loisir d’y songer. La princesse accepta comme chose naturelle et due l’offre de l’automobile. Séméonof n’avait-il pas appartenu jadis à un des régiments de la Garde ? C’était, en somme, un homme de son monde. La bonne éducation était en dehors et au-dessus des questions politiques.
Lydia passa l’après-midi chez Savinski. Elle ne lui communiqua pas les dernières paroles de Séméonof. A quoi bon l’inquiéter ? Du reste, elle ne songeait qu’à ce départ du lendemain matin qui, pour trois ou quatre jours au moins, allait la séparer de son amant. Elle ne pouvait se faire à l’idée de le laisser seul même quelques heures à Pétrograd. Elle lui fit promettre de ne pas se montrer de la journée dans les rues ; il devait passer l’après-midi à la Fontanka et, à la nuit, gagner la gare Baltique. Il ne devait parler à personne dans le wagon et, dès qu’il serait à Reval, il lui télégraphierait à l’hôtel Kemp à Helsingfors. Ces détails précis, qu’elle répéta plusieurs fois, n’arrivaient pas à dissiper son inquiétude. Elle essayait de la cacher à son ami ; elle n’y parvenait pas. Et Savinski, lui-même, voyant devant lui sa belle et jeune maîtresse, avait le cœur serré à l’idée qu’il la contemplait pour la dernière fois. Les plus sombres pressentiments les agitaient ainsi. L’atmosphère, dans le petit appartement, était devenue si chargée qu’ils le quittèrent presque soulagés lorsque l’heure vint pour Lydia de rentrer chez elle. Savinski l’accompagna jusque dans sa chambre. C’est là qu’ils se firent leurs adieux.
Comme il retournait à Aptiékarski Péréoulok, il lui sembla que deux hommes en civil le suivaient. Il s’arrêta au coin de la Millionnaia pour allumer une cigarette. Les deux hommes le devancèrent et continuèrent leur chemin sans paraître prendre garde à lui. Mais, alors qu’il pénétrait sous sa porte cochère, il crut les apercevoir sur le trottoir opposé, un peu derrière lui, dans sa rue même.
Le lendemain, il ne sortit de chez lui que vers deux heures. Il eut la précaution de passer par l’escalier de service et de traverser la maison qui donnait sur le Champ-de-Mars. Il y avait plusieurs passants sur la route qui longe le canal, mais il ne remarqua rien de suspect et arriva sans être inquiété à la Fontanka.
Dans l’appartement, il se précipita à la fenêtre et, de derrière les rideaux, il regarda le quai. Appuyés contre le parapet, devant des barques chargées de bois, il vit quelques bateliers qui attendaient des clients. Le ciel d’hiver était pur, et le soleil déjà bas. La sérénité du paysage qu’il avait sous les yeux le calma un peu. Depuis qu’il avait quitté Lydia, il avait une peur constante d’être arrêté, une peur irraisonnée qui ne le lâchait pas, qui le faisait trembler malgré lui. A chaque instant, il regardait sa montre. « Encore quinze heures, encore douze heures, encore dix heures avant d’être à la frontière. » Et, à chaque minute qui coulait, le temps qui lui restait à vivre en Russie semblait s’allonger démesurément ; il ne pensait à rien ; son cerveau vide n’était occupé qu’à compter les secondes. Vers cinq heures, il prit du thé et mangea quelque chose. A six heures, par une nuit sombre, il descendit sur la Fontanka. L’air froid lui fit du bien ; ses nerfs se calmèrent. Il marcha d’un bon pas jusqu’à Nevski et là prit un traîneau et se fit mener à quelque distance de la gare Baltique. Il ne portait avec lui qu’une légère valise.