Lydia se redressa, fixa son regard sur lui comme si elle voulait lire au fond de ses pensées et lui dit brusquement :

— Et vous-même, Nicolas Vladimirovitch, où en êtes-vous avec le lord Douglas ?

L’inattendu de cette question, ce qu’elle avait de direct et de surprenant par le lien qu’elle établissait soudainement entre Lydia, lord Douglas et Savinski lui-même, le laissa stupéfait.

Il y eut un bref silence, puis Savinski, prenant son parti, mais sans oser regarder la jeune fille qui, elle, ne le quittait pas des yeux, dit :

— Je pense, Lydia Serguêvna, que, dans les circonstances où nous sommes, vous n’avez pas le droit de le repousser.

— Êtes-vous sûr que ce soit votre opinion à vous ? dit-elle d’une voix claire. Il ne faut pas me tromper, Nicolas Vladimirovitch. Faites-y attention. Vous savez que j’attache beaucoup de prix à ce que vous me dites… Je vous en prie, pesez vos paroles. Elles auront un grand poids aujourd’hui. Réfléchissez sérieusement… Mon père m’a dit la même chose que vous. Sans doute, il vous l’a répété tout à l’heure, et peut-être vous a-t-il influencé ?… C’est vous que je veux entendre et non lui à travers vous.

Elle s’était animée singulièrement tandis qu’elle parlait. Pourtant elle avait perdu ses couleurs et ses yeux brillaient presque sombres dans son visage pâli.

Savinski, qu’on admirait pour son imperturbable sang-froid et sa bonne humeur souriante dans les discussions d’affaires les plus chaudes, se troubla devant une mise en demeure si véhémente. Il ne savait que répondre. Allait-il trahir le vieux et pathétique prince ? Allait-il se trahir lui-même ? Il hésita, balbutia, crut s’en tirer par quelques généralités sur ce que les circonstances avaient d’exceptionnel, sur le souci naturel qu’on pouvait se faire en des temps si troublés pour des personnes qui vous étaient chères. Il avait honte de lui-même et des propos vagues qu’il tenait dans un moment si grave. Il termina, enfin, par cette phrase sans signification :

— Nous ne voulons que votre bonheur, ma chère amie.

Il fut étonné de voir que Lydia paraissait se satisfaire de cette équivoque réponse et ne le ramenait pas à la question précise qu’elle lui avait posée. Elle semblait maintenant plus calme, plus heureuse, et changea de sujet, lui demandant ce qu’il avait fait depuis qu’il était rentré à Pétrograd.