Savinski rentra chez lui avant six heures. Il était fatigué et triste. Il se fit servir du thé, s’étendit sur un divan et se laissa aller quelques instants, sans réagir, au cours de ses pensées. Elles l’entraînèrent dans un monde à l’atmosphère lourde, où la moindre chose se faisait avec une difficulté extrême, où l’on était comme écrasé sous une impression de peur d’on ne savait quoi, qui était mille fois plus difficile à supporter que la vue d’un danger réel, si grand fût-il. On avait le sentiment d’aller à une catastrophe, par des chemins bordés de haies hautes et épineuses qui empêchaient de voir ni devant soi, ni à côté de soi et qui se fermaient derrière vous à mesure que vous avanciez. Une force irrésistible, encore que sans brutalité, vous poussait à faire chaque jour un pas de plus dans cette voie au bout de laquelle un abîme s’ouvrirait devant vous. L’idée de la fatalité obscure qui pesait sur lui comme sur toute la Russie accablait aujourd’hui Savinski. Il avait ainsi des moments où il ne pouvait se reprendre, où il était la proie sans défense des démons de la nuit. Il traversait une de ces crises. Une visite qu’il avait eue de Séméonof avait contribué à le mettre en ce fâcheux état. Celui-ci était venu le voir au sujet de ses entretiens avec le vieux Lamshof, mais ne s’était-il pas arrangé, au cours de la conversation et en parlant de l’armée réactionnaire du Don, pour introduire d’une façon inattendue le nom de Spasski et pour dire textuellement : « Nous savons qu’il a des correspondants à Pétrograd » ? Il avait, du reste, passé aussitôt. Mais le coup avait porté et, comme une pierre jetée dans un étang y forme des cercles de plus en plus grands, l’ébranlement qu’il avait causé en Savinski s’était peu à peu étendu et avait touché à des régions qui jusqu’alors n’avaient pas été agitées. D’un jour à l’autre il pouvait être arrêté comme complice de Spasski dans son œuvre contre-révolutionnaire. Il était à la merci ou d’un hasard, ou d’une trahison. Un membre du parti pouvait avoir un instant les nerfs trop faibles et, sous l’empire de la peur, aller se vendre aux bolchéviques. On ne plaisantait pas avec les maîtres de Smolny. Combien d’exécutions sommaires n’avaient-elles pas été faites ? Les ravelins de Pierre-et-Paul, les fossés de Cronstadt, la cour même de la préfecture à la Gorokhovaia pouvaient le dire. Pour la première fois depuis longtemps, on avait enfin au pouvoir des hommes énergiques. Les gens du Don, ces officiers sans volonté, ces généraux qui se disputaient, pourraient-ils les renverser ? Savinski, dans l’humeur où il était, ne gardait pas l’ombre d’une espérance. « Mais alors, se dit-il, ne suis-je pas fou de risquer ma liberté et peut-être ma vie pour une cause qui est juste certainement, mais de l’échec de laquelle je ne puis pas plus douter que de ma présence dans cette chambre ? Qu’on se sacrifie quand on croit au succès, admettons-le, mais lorsqu’on est certain d’échouer, c’est le fait de gens illuminés, de mystiques, de rêveurs. Je ne suis ni mystique, ni rêveur ; je suis un homme d’affaires. Pourquoi me suis-je embarqué dans cette aventure ? Au fond, si je veux admettre la vérité, uniquement parce que Spasski est un charmant garçon et que j’ai de la sympathie pour lui ; mais il faut avouer que c’est une sympathie qui peut me coûter cher. » Et en même temps Savinski sentait de la façon la plus claire qu’il n’aurait jamais la force de rompre avec Spasski, et cette constatation ajouta momentanément à sa mauvaise humeur. « Le diable l’emporte », dit-il, en se relevant.
Il alluma une cigarette et regarda sa montre. Près de six heures et demie. Pourquoi Lydia ne téléphonait-elle pas ? Lydia ! Qu’était-il pour elle ? Elle ne verrait jamais en lui qu’un ami. Sans doute il était capable de jouer ce rôle de second plan. Il en souffrirait certainement, et, à la fin, elle s’en irait, au bras de quelque jeune homme. Ici aussi il ne pouvait espérer aucun succès. Mais ici encore, il savait qu’il ne trouverait en lui ni le désir, ni le pouvoir de se séparer d’elle. Il prévoyait de longues souffrances, mais les souffrances causées par Lydia lui étaient plus chères que les joies données par d’autres. « Ah ! tout cela est absurde, soupira-t-il, et je déraisonne. Mais les choses sont ainsi et, pour rien au monde, je ne voudrais qu’elles fussent autrement. »
La femme de chambre entra. La remplaçante du domestique qui avait jugé plus prudent de quitter Pétrograd était une femme déjà d’un certain âge, à la bonne et paisible figure. Savinski s’était accoutumé à Annouchka qui avait pour lui les soins les plus attentifs. Elle lui parlait souvent de ses enfants qu’elle ne connaissait pas, non plus que sa femme, mais dont elle voyait la photographie sur le bureau. Boris était son préféré. Elle regarda son maître assis sur le divan. Il semblait accablé.
— Vous êtes fatigué, barine, aujourd’hui. Faut-il vous faire dîner un peu plus tôt ?
Savinski haussa les épaules.
— Comme vous voudrez, Annouchka, je n’ai pas faim.
— Il n’est pas bon de vivre seul dans ces temps-ci, barine, dit-elle doucement. Allons, je vais vous servir tout à l’heure. Cela vous fera du bien.
Elle alla tâter le poêle.
— Vous n’aurez pas froid ce soir, dit-elle. Et elle sortit tranquillement.
A ce moment, Savinski entendit un coup de sonnette à la porte d’entrée. Il avait les nerfs en si mauvais état qu’il tressaillit. Quel ennui était-ce encore ? Il fut sur le point d’appeler la vieille bonne pour lui dire qu’il n’y était pour personne. Mais elle était déjà à la porte. Il était trop tard.