BIRODART. C'est un jeu superbe.

[Pendant la querelle, Brambourg est entré dans le salon. Sans bruit, il ferme le rideau qui sépare le salon de la salle à manger.]

SCÈNE II

JEANNE, BRAMBOURG.

BRAMBOURG. Fermons la cage. Ils vont se dévorer. Affreux spectacle! [Il fait quelque pas vers Jeanne.] Ah! la rade de Toulon! Les lumières, les feux des bâtiments. Parions que vous trouvez ça très joli?

JEANNE. Ce n'est pas votre avis?

BRAMBOURG. Si, si, mais moi, devant ces grands spectacles, je suis moins intéressé par leur ensemble que par tel petit détail que je découvre tout à coup et que je découvre d'autant plus que j'imagine qu'il est à moi seul. Aussi jugez si je le déguste en gourmet. Par exemple, ce soir, je l'ai découvert tout de suite en entrant, mon petit détail, et il est particulièrement joli. [S'approchant encore de Jeanne qui regarde par le sabord et semble ne pas l'écouter.] Savez-vous, Madame, pourquoi cette grande mer a été créée, pourquoi cette énorme masse sombre pleine de lueurs?… Non? Tout simplement pour qu'un reflet bleu, si léger qu'il est à peine perceptible, frissonne … sur la courbe blanche de votre épaule. [Geste de pudeur de Jeanne. Elle se lève et s'éloigne de lui.]

JEANNE. Monsieur … vous n'êtes pas au bridge?…

BRAMBOURG. Pas encore. J'attends. Je ne me presse jamais. Pas seulement quand il s'agit de bridge, mais aussi des autres jeux, même le plus grand de tous: la vie. Oui, j'ai la fatuité de croire que mon tour viendra toujours et cela me donne une grande patience. Les rebuffades me font moins de mal. J'espère, j'attends … Oui, c'est bien cela! j'attends. C'est délicieux de consoler.

JEANNE. Consoler?