Comme par un fait exprès, on m'avait dit, deux jours plus tôt, monts et merveilles d'un jeune chat de la meilleure extraction, nouvellement arrivé d'au delà des mers: du royaume de Siam, favorisé, comme chacun sait, par les Dieux Chats, puisqu'il y pousse une race chatesque à nulle autre pareille. Le piquant, pour le présent cas, résidait en ceci: que le Chat-Comme-Ça présentait assez exactement les taches d'un Chat de Siam, en blanc sur noir, toutefois, au lieu de brun sur fauve. N'importe: la collaboration d'un couple aux couleurs si pareillement réparties offrait certes les chances d'une progéniture originale et bien marquée. Je fus tenté; et je passai outre à la difficulté principale, qui était la distance d'un logis à l'autre: une bonne lieue, une lieue de quatre kilomètres, séparait la maison du matou siamois de ma maison à moi ... de la maison du Chat-Comme-Ça ai-je voulu dire! de quel droit serais-je propriétaire seul du logis que ma chatte veut bien habiter avec moi?
C'est très long, une lieue! surtout pour un chat, qui mourrait de bon cœur plutôt que de monter dans un taxi-auto, dont l'odeur et le tapage révoltent n'importe quels nerfs moins grossiers que les nôtres. Une lieue, cinq ou six mille pas d'homme!... un chat ne peut faire cela qu'en panier,—qu'en litière.—La litière-panier reparut donc, et fut ouverte devant le Chat-Comme-Ça qui l'avait perdue de vue depuis trop longtemps pour la pouvoir reconnaître.
Le Chat-Comme-Ça n'en regarda pas moins son véhicule sans hostilité, quoique avec quelque défiance. Quand on l'y déposa, d'une main précautionneuse, il ne regimba pas, me regardant toutefois avec des yeux un peu dilatés, interrogateurs et attentifs. Le Chat-Comme-Ça, très visiblement, me témoignait, par l'insistance de son regard, qu'il s'en rapportait à moi, qu'il m'abandonnait son destin et, pour tout dire, qu'il voulait bien, puisque j'y tenais, rester là-dedans, et même souffrir qu'on rabattît un couvercle sur son nez. Malgré quoi...
Malgré quoi?...
Malgré quoi le Chat-Comme-Ça eût préféré comprendre quelque chose à l'affaire... Ce panier fleurait le mystère à plein museau. N'importe! résolu, résigné, le Chat-Comme-Ça s'y lova en glène, le nez sous la queue, et ne frémit pas quand le couvercle rabattu le sépara brusquement du monde.
Et tout aussitôt quelqu'un enleva le panier par l'anse, et le voyage commença...
Je ne veux pas dramatiser. Je ne veux surtout pas, comme disent les mathématiciens, extrapoler, et déduire, d'après les sensations antérieures du Chat-Comme-Ça,—sensations que j'avais pu constater et noter,—quelles furent en ces circonstances toutes nouvelles, ses sensations de voyageur. Ce récit n'est pas un roman. Et j'aurais manqué mon but, si la moindre partie de ce que je raconte ici suscitait l'ombre d'une incrédulité chez ceux qui liront. Il m'a paru que l'histoire de ma chatte enfermait un enseignement ... non! quelque chose de moins ambitieux tout de même ... mettons une moralité; un prétexte à songeries, peut-être pas trop creuses. Si ma véracité devenait sujet à caution, adieu moralités, songeries, enseignement! adieu veau, vache et couvée! Soyons donc sincère avec outrance. Je ne sais absolument pas ce à quoi rêva le Chat-Comme-Ça durant l'heure d'horloge que dura son voyage. Je n'imagine pas davantage le tour que ses pensées durent prendre, quand, enfin parvenu au logis inconnu, duquel il ne voyait rien, mais certes flairait beaucoup, il eut la stupeur de constater que le couvercle du panier-litière ne s'ouvrait pas. Un temps passa. Des voix humaines discutaient alentour. Soudain, le panier, qu'on avait, à l'arrivée, posé par terre, fut derechef enlevé, balancé, emporté. Une porte grinça, battit. La fraîcheur de la rue succéda à la douceur chambrée d'un appartement clos, et le voyage recommença. Ce ne fut qu'au bout d'une seconde heure qu'enfin, le panier déposé encore, et le couvercle cette fois ôté, le Chat-Comme-Ça put hausser prudemment sa frimousse au-dessus du rebord d'osier; et qu'aperçut-il tout stupéfait? qu'il était tout bonnement de retour à son point de départ: en mon logis.
J'explique tout de suite: il y avait eu malentendu. Le chat de Siam que l'on m'avait si fort vanté n'était encore qu'un commencement de matou, trop jeune pour qu'on le mariât. En m'en faisant l'éloge, sa maîtresse n'avait nullement eu l'idée de noces immédiates. Et, quand elle avait vu venir à l'improviste, pour son petit garçon de chat, une épousée toute impatiente et miaulante d'amour, une grande anxiété l'avait prise aux entrailles; et elle n'avait pu se résoudre à mettre face à face cet agneau d'innocence et cette jeune louve quaerens quem devoret. Toute l'histoire tenait là-dedans.
L'expliquer au Chat-Comme-Ça, je rougis d'avouer que je n'y songeai même pas. C'était trop difficile. Il y eût fallu un agrégé ès-langues chatesques; et je suis bien loin d'avoir seulement droit au rang de bachelier. J'y renonçai donc. Quand donc le Chat-Comme-Ça, affranchi de sa litière-geôle et redevenu chat libre en son propre et particulier logis, me croisa au coin du corridor, je ne sus que hausser les épaules en manière de réponse à l'insistance de son regard qui s'appuyait sur moi, tout chargé de questions anxieuses et de reproches très lourds.—Pourquoi ce supplice ridicule qu'on lui avait, par mes ordres, infligé? A quoi rimait cette absurde promenade en circuit fermé? Quelles raisons, pour justifier pareille stupidité, pareille méchanceté, plutôt? Sur le dos en arc, je fis courir une grande caresse bien câline, de la nuque à la queue: «Non, Chat-Comme-Ça! je t'assure qu'on n'a point eu du tout de mauvaises intentions contre toi. Le hasard seul, le détestable hasard a tout fait. Même, crois-moi, mon chat: c'était pour toi, c'était pour ton plaisir, pour ton bonheur peut-être, qu'on t'avait inséré dans ce panier sinistre, et transporté de je ne sais quel boulevard Suchet à je ne sais quel boulevard Malesherbes. Mais les dieux tout puissants, jaloux de toi, ô Chat-Comme-Ça, n'ont pas permis qu'en ce jour-ci le suprême arcane du jeu de la vie,—l'amour,—te soit révélé.... Patience donc et résignation, jeune fille! je te promets qu'on te mariera, ce n'est qu'affaire de temps.» Cependant que je lui débitais ce discours le Chat-Comme-Ça, vibrant tendrement de toute l'épine du dos sous ma paume, clignait lentement des paupières et semblait, ma pure vérité! comprendre mon vulgaire parler de bête à deux pattes aussi clairement que si je lui eusse miaulé toutes ces choses consolantes dans le plus pur chat qu'on miaule de Chatou jusqu'à Charenton.
Comprit-il tout de bon? Savait-il déjà quelque chose de l'affaire, ce qui n'est pas invraisemblable, si l'on songe qu'il était resté dans le logis du trop jeune matou assez longtemps pour en flairer tout le mystère, l'analyser, le décomposer et le résoudre? Difficile question, plus difficile réponse! Ou, simplement, mon chat me faisait-il confiance, m'aimant beaucoup, et non point comme on aime qui s'occupe chaque jour à vous procurer convenablement le vivre et le couvert, mais comme on aime qui l'on a choisi pour ce faire, parce que c'est lui et parce que c'est vous. Mon chat ne se bornait point à m'aimer: il me préférait. Était-ce assez pour qu'il s'en rapportât à moi, même en cette capitale affaire de ses aspirations secrètes et de ses rêves mystérieux? Il se peut ma foi bien! J'ai fini par m'en persuader, quand j'eus été témoin de ce qu'il me reste à vous dire.