Blanc, il est vrai. Il ne s'agissait plus du merveilleux Siamois aux taches si sympathiques. Non... Mais, en l'occurrence, le matou survenant eût été vert ou violet que je n'aurais pas hésité plus que j'hésitai.

Immobilisant à mon tour, net aussi, la bestiole, d'un appel bien modulé: «Moûoû!» je fus à sa rencontre, et d'une prise brusquée je l'enlevai par la peau du cou jusqu'à la hauteur de ma poitrine, contre quoi je l'appuyai, le nichant confortablement. Il céda, se laissant faire. Les chats reconnaissent à merveille, dès la première caresse, à quelle sorte d'homme ils ont affaire, et s'abandonnent en toute confiance à qui sait les prendre, les porter et les reposer sans rebrousser leur poil ni froisser leurs muscles ou leurs nerfs.

L'ascenseur.—Le matou blanc, tenu très ferme entre mes bras, y pénétra sans autre défiance. Néanmoins, sitôt la porte à grille refermée, sitôt le grincement aigre de la mise en marche, sitôt l'ébranlement de cette formidable machine qu'il avait jusqu'à ce jour ignorée, mon prisonnier fut pris d'une terreur remuante que j'eus toutes les peines du monde à calmer.

J'y parvins tant bien que mal. L'ascension n'était heureusement pas bien longue; et, surtout, d'étage en étage, une attraction mystérieuse, doublant et redoublant de puissance, agissait irrésistiblement sur tout ce chat que j'emportais, et luttait contre sa peur première, la maîtrisant et la subjuguant. Devant que l'ascenseur eût enfin stoppé devant ma porte, le matou blanc n'avait plus peur de rien. Et, seule, ma porte elle-même attirait irrésistiblement ses regards et sa pensée.

Je mis la clé dans la serrure; j'ouvris.

A mon étonnement, le matou blanc ne se précipita pas par l'huis entr'ouvert. Il hésita, ou plutôt prit son temps. Et il n'entra, en fin de compte, que très lentement, avec décence et cérémonial. Le Chat-Comme-Ça, quelque trois portes plus loin, entonnait un couplet fortissimo. Le matou blanc ne répondit pas d'un soupir, mais essaya comme distraitement ses griffes dans la laine du tapis d'entrée. Cela ne fit pas grand bruit. Assez tout de même pour que la mélopée du Chat-Comme-Ça s'interrompît net comme torchette. Et la maison surprise et charmée goûta la douceur d'un silence dont elle avait, depuis deux ou trois fois vingt-quatre heures, perdu toute habitude.

Moi, me réjouissant dans mon cœur, je crus excellent de presser les péripéties. Une après une, j'ouvris les trois portes qui séparaient encore les deux futurs partenaires. Ce fut pour voir le Chat-Comme-Ça s'enfuir incontinent, prompt comme la foudre, et le matou blanc entamer, avec mille précautions prudentes, la poursuite qu'il fallait. Rien là-dedans n'était pour m'étonner. La pudeur a ses exigences.

Enfin, après une bonne demi-heure de préludes stratégiques, les fiancés se joignirent sous un lit divan, très large. Et je m'assurai que tout était pour le mieux: une chatte bien enamourée; un matou, qui, pour parvenir jusqu'à elle, s'est hasardé sur des seuils inconnus, entre des bras suspects, dans un ascenseur, tout pareil à quelque trappe gigantesque et mouvante ... bref, une amoureuse fervente, un amant qui pour ses beaux yeux brava tout!... Quoi de mieux et où trouver tant d'auspices à tel point favorables?

Or, des profondeurs du lit divan montèrent soudain des cris à crever tous les tympans du voisinage. Et une bagarre s'agita. Une houle de chats roulait là-dessous dans les ténèbres. Et soudain, sur une plainte très aiguë, une flèche blanche jaillit vers la porte, et une flèche noire à sa poursuite. Le matou repassa la porte palière, reconduit, pas à pas, par le Chat-Comme-Ça, attentif à vérifier de visu le départ sans retour du fiancé mystérieusement métamorphosé en ennemi. Et je n'eus, moi, qu'à refermer la porte...

Grave, le Chat-Comme-Ça, assis sur son derrière, me considérait maintenant les yeux dans les yeux.