Ils étaient seuls dans un vestibule tout planté de grands cycas qui séparait la salle de jeu d'une bibliothèque. Le prince tout à coup se pencha:
—Amis ... et même ... un peu davantage?...
Il avait touché de ses lèvres la petite bouche peinte.
La marquise Yorisaka ne se fâcha point, ni ne recula. C'est qu'elle avait chaud de plus en plus, et qu'elle sentait maintenant sa tête tour à tour lourde comme plomb ou légère comme liège. Dans ce vertige envahissant, après le champagne, les cocktails et le baccara, un baiser n'était pas une bien terrible affaire... La moustache italienne était d'ailleurs soyeuse et parfumée ... parfumée d'une senteur inconnue, grisante, brûlante...
Soudain, un orchestre, qui n'était plus celui des géishas, commença de jouer une valse. Mrs. Hockley, soucieuse de faire danser ceux de ses invités qui le souhaiteraient, n'avait pas négligé les violons. Et le dernier-salon de l'Yseult, grand hall fait exprès, s'emplit aussitôt de couples tournoyants.
—Il faut que vous valsiez.—exigea le prince Alghero.
—Mais je ne sais pas...
Plus encore que notre jeu, nos danses sont incompréhensibles aux Japonaises, incompréhensibles et scandaleuses. Le Japon n'est point du tout une contrée où la pruderie règne en maîtresse; mais homme ni femme ne s'aviserait d'y pousser l'indécence jusqu'à s'étreindre en public, taille à taille et poitrine à poitrine, pour donner à tous les yeux le spectacle éhonté d'une manière de coït...
Mais, saisie par le prince Alghero, la marquise Yorisaka oublia quelques principes de plus, et se laissa, sans grande résistance, guider dans l'impudique tourbillon.
—Combien ensorcelante!—jugea Mrs. Hockley, en regardant du seuil de la salle de danse, la marquise Yorisaka Mitsouko qui valsait à perdre haleine, décoiffée, pourpre, et pressée dans les bras du prince italien comme un petit faisan de Yamato dans les griffes de quelque grand oiseau de proie d'outre-mer.