Il appuyait sur le mot «raison». Il répéta:
—Vous avez raison. Toutefois, êtes-vous très sûre que la marquise Yorisaka soit une dame civilisée pareille à n'importe quelle dame civilisée?... Pareille à vous?...
—Pourquoi ne serait-elle pas?
—Pourquoi? Je n'en sais rien. Elle n'est pas, voilà le fait. Ne cherchons pas pourquoi, si vous le voulez bien, ce sera plus court. Je vous dis simplement ceci, sans discussion vaine ni philosophie à perte de vue: vous ne connaissez pas la marquise Yorisaka. Et vous vous trompez prodigieusement sur son compte. Vous la croyez faite à votre image, ou à l'image de cette péronnelle, votre miss Vane. Eh bien! non! la marquise Yorisaka ne s'orne pas d'un prénom wagnérien, et elle n'écrit pas sa correspondance à la machine. Elle ne met pas une chemise de soie noire pour disserter sur la physique mathématique. Elle n'a point de lynx apprivoisé, et ne parle pas exclusivement par questionnaires et conférences. Elle est pourtant ce que vous dites: une dame civilisée ... plus civilisée que vous, peut-être, mais civilisée comme vous, non. Vous portez toutes deux des robes qui se ressemblent. Mais, sous ces robes, vos corps et vos âmes ne se ressemblent pas... Vous souriez? Vous avez tort. Je vous affirme qu'entre la marquise et vous, l'abîme est encore plus large, beaucoup plus large que cet océan Pacifique qui sépare Nagasaki de San Francisco! Cessez donc de tenter un rapprochement difficile. Et laissez en paix cette pauvre petite, qui n'a que faire, elle, Japonaise, de vos exemples américains, trop américains.
Il avait parlé un peu nerveusement. Mrs. Hockley répliqua du ton le plus posé—la controverse académique était son fort:
—Je ne pense pas ainsi. Je pense qu'une Américaine ne diffère pas d'une Japonaise, lorsqu'elles sont deux créatures de même éducation et de culture égale. Et, en outre, je prétends que je connais la marquise Yorisaka, parce que je l'ai vue fréquemment et que nous avons eu ensemble d'intimes et passionnantes conversations. Je dis encore que l'abîme entre la marquise et moi est actuellement comblé à causé des paquebots, des chemins de fer, du téléphone et des autres sensationnelles inventions qui ont rapetissé le monde, et supprimé la distance entre les divers peuples. Tous vos arguments sont, par conséquent réfutés... Au reste, comment vous-même comprendriez-vous mieux que je ne fais les choses concernant la marquise Yorisaka? Elle est une femme; vous êtes un homme. Et tous les psychologues prononcent que les hommes et les femmes ne peuvent jamais se déchiffrer réciproquement...
Felze interrompit pour la seconde fois:
—Je vous en conjure, ne faisons pas de psychologie! Les grands ressorts du cœur humain ne sont pour rien dans cette affaire. Ne dévions pas. Il s'agit de la marquise Yorisaka Mitsouko, que voilà, à dix pas d'ici, en train de se faire agréablement tripoter par un monsieur qu'elle ne connaissait pas il y a deux heures, et qu'elle a connu chez vous, par vous. Or, c'est par moi que vous-même avez connu la sus-dite marquise. Par moi, et chez son mari, le marquis Yorisaka Sadao. J'estime donc avoir quelque responsabilité dans les désagréments qui pourraient résulter pour le susdit marquis du susdit tripotage. Et j'ai, malgré mes cheveux blancs, la jeunesse de croire qu'il est médiocrement honorable de favoriser l'inconduite d'une femme dont le mari, confiant, est à la guerre. C'est pourquoi je vous prie de bien vouloir m'épargner cette louche besogne, et vous l'épargner du même coup. Vous allez, aussitôt que la politesse le permettra, mettre à la porte vos derniers hôtes, et particulièrement ce prince Alghero, que je préférerais n'avoir jamais rencontré. Après quoi vous me chargerez de reconduire chez elle la marquise Yorisaka, comme doit être reconduite, le soir, une femme seule, crainte d'irrespectueuse rencontre. C'est convenu, n'est-ce pas?
—Cela ne peut pas être convenu, dit Mrs. Hockley.
Elle exposa, paisiblement: