Au-dessus du temple d'O-Souwa, dans le petit parc de la colline Nishi, parmi les camphriers centenaires, les érables et les cryptomérias d'où pendaient toujours de splendides glycines arborescentes, Jean-François Felze, une heure durant, avait erré.
Sa rêverie, d'instinct, l'avait conduit là, en sortant de cette villa du coteau des Cigognes dont la porte s'était refermée derrière lui, à peu près comme se referme la porte d'un tombeau sur les talons des fossoyeurs. Il avait eu besoin, tout de suite, de solitude, d'ombre et de silence. Machinalement, il avait marché jusqu'au petit parc, distant de moins d'un mille. Et les allées touffues et la futaie profonde l'avaient retenu. Il était monté, par l'allée de l'est, jusqu'au sommet de la colline. Il en était redescendu par l'allée de l'ouest. Il s'était arrêté aux coudes du chemin, pour contempler les vallons verts ondulants vers la plaine, et la ville couleur de brume assise au bord du fiord couleur d'acier. Il avait plongé son regard dans les cours et dans les jardins du grand temple. Il s'était promené sur la terrasse du sud, plantée de cerisiers en quinconces...
Et partout il avait vu, au lieu du paysage étalé sous ses yeux, l'image, gravée sur sa rétine, d'une femme debout, adossée contre un mur...
A présent, il avait quitté le petit parc. Très las, il voulait regagner la ville, regagner l'Yseult, et se reposer enfin, chez lui, dans sa cabine, de ce voyage trop long, et trop lugubrement terminé... Mais une obsession mystérieuse l'égarait, le détournait de sa route. Il avait pris à droite au lieu de prendre à gauche. Et il se retrouvait au flanc du coteau des Cigognes, à cent pas à peine de la maison en deuil...
Il s'était arrêté net. Il allait rebrousser chemin. Un trot précipité de kouroumayas lui fit relever la tête. Il s'entendit nommer:
—François! est-ce vous?
Une dizaine de kouroumas accouraient à la queue leu leu, chargés de toilettes claires et de jaquettes à orchidées. Tout le Nagasaki américain était là. et Mrs. Hockley à sa tête, Mrs. Hockley, plus belle que jamais, dans une robe de mousseline, brodée rose sur rose, sœur jumelle de la robe que Felze avait vue tout à l'heure sur la marquise Yorisaka Mitsouko.
Le kourouma de Mrs. Hockley avait fait une halte brusque, et tous les kouroumas qui le suivaient butaient à qui mieux mieux les uns sur les autres.
—François!—disait Mrs. Hockley,—êtes-vous réellement de retour? Je suis heureuse de vous voir. Venez avec nous: nous allons tous ensemble, en pique-nique, goûter dans une forêt très belle que le prince Alghero connaît. Et nous devons prendre ici la-marquise Yorisaka...
—Voulez-vous d'abord m'écouter?—dit Felze.