A la fin, pourtant, la porte se rouvrit.

Jean-François Felze avança de deux pas et salua, comme le domestique avait salué tout à l'heure, à la chinoise. Le maître de la maison, debout devant lui, saluait pareillement.

C'était un homme gigantesque, somptueusement vêtu d'une robe de brocart, et coiffé d'une toque à boule de corail rouge uni, marque de la plus haute classe des mandarins chinois. Deux serviteurs le soutenaient sous les aisselles, car il était vieux d'au moins soixante-dix ans, et son corps énorme pesait trop lourd pour sa vigueur de vieillard; en outre, son rang et ses titres l'avaient, dès l'âge où l'on devient lettré, condamné aux chevaux et aux palanquins; si bien qu'il n'avait peut-être jamais fait une promenade à pied depuis un demi-siècle.

Car Tcheou Pé-i, ancien ambassadeur et ancien vice-roi, précepteur émérite des fils de la première concubine impériale, membre du Conseil Suprême Nei-Ko, membre du Conseil Souverain Kioun-Re-Tchou, était l'un des douze grands dignitaires de la Cour Chinoise. Et Jean-François Felze, qui jadis l'avait connu, et s'était lié avec lui d'une amitié fort étroite, n'avait pas reçu sans étonnement, le matin même, l'invitation par laquelle Tcheou Pé-i le priait à venir «dans une très misérable demeure, boire comme autrefois, et avec, indulgence, une coupe de mauvais vin chaud...» Tcheou Pé-i hors de Pékin? la chose était extravagante!

C'était bien Tcheou Pé-i, cependant; Felze, du premier regard, reconnaissait l'étrange figure aux joues concaves, la bouche sans lèvres, la maigre barbe couleur d'étain, et, surtout, les yeux:—des yeux sans forme et sans nuance, des yeux noyés au fond de la bouffissure des paupières, des yeux presque invisibles, mais d'où jaillissaient deux lueurs si aiguës qu'on ne pouvait plus les oublier après avoir été une fois traversé par elles.

Tcheou Pé-i, ayant salué, s'appuya sur les épaules de ses deux serviteurs, et fit quatre pas en avant, afin de sortir tout à fait de la maison, au-devant du visiteur. Alors, saluant de nouveau, et montrant le côté gauche de la porte, il parla selon les rites:

—Daignez entrer le premier.

—Comment oserais-je?—répliqua Felze.

Et il salua plus bas. Car il avait jadis étudié le «Livre des Cérémonies et des Démonstrations Extérieures», qui sont, a dit K'òung fou Tzèu, «la parure des sentiments du cœur;»—étude indispensable, certes, à qui désire l'amitié réelle d'un lettré chinois.

Tcheou Pé-i, ayant entendu la réponse correcte, sourit de contentement et salua pour la troisième fois: