Jean-François Felze acheva:

—Pé-i Ta-Jênn, quand la nécessité contraint un mari à s'écarter de la voie droite, sa femme néglige-t-elle véritablement la modestie féminine si elle prend, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher dans les traces de celui qu'elle a promis de suivre, pas à pas, jusqu'à la mort?

Tcheou Pé-i repoussa la pipe d'argent ciselé. Mais ce fut seulement pour tendre l'index vers une pipe de bambou noir à bouts de jade. Et il continua de se taire.

Jean-François Felze alors souleva des nattes ses deux épaules, et s'accouda, face à son hôte:

—Pé-i Ta-Jênn,—dit-il soudain,—j'ai fumé ce soir plus de pipes que je n'ai pu compter. Et peut-être l'opium a-t-il haussé ma faible intelligence jusqu'à la compréhension de beaucoup de choses qui, dans la vie quotidienne, me sont indéchiffrables... Oui, j'ai vu aujourd'hui un foyer d'où l'esprit de tradition est exclu. Mais n'est-il pas écrit qu'on jugera les hommes d'après leurs intentions plutôt que d'après leurs actes? Celui qui se diminue, qui s'avilit même, pour servir et pour exalter l'Empire, ne doit-il pas être absous?

La pipe de bambou noir était prête. Tcheou Pé-i l'aspira d'une longue haleine, et s'enveloppa d'une épaisse nuée violemment odorante.

Puis, avec gravité:

—Il est préférable-dit il—de ne point juger les hommes. Nous ne condamnerons donc ni n'acquitterons le marquis Yorisaka Sadao. Nous n'acquitterons ni ne condamnerons la marquise Yorisaka Mitsouko. Mais le philosophe Méng Tzèu, répondant un jour aux questions de Wang Tchang, déclara n'avoir jamais entendu dire que quelqu'un eût réformé les autres en se déformant soi-même; et moins encore que quelqu'un eût réformé l'Empire en se déshonorant soi-même.

—Estimez-vous donc—dit Felze—que l'effort des Japonais soit vain et que le Soleil Levant doive inévitablement succomber dans sa lutte contre les Oros?

—Je n'en sais rien,—dit Tcheou Pé-i,—et cela n'a d'ailleurs aucune importance.