—Ma parole!—murmura-t-il dans sa moustache, en faisant retomber le caillou,—c'est à croire qu'on les lave tous chaque matin au savon et à l'eau chaude!...

La maison de bois, large et basse, appuyait sa véranda sur de simples troncs polis. Entre deux de ces colonnes rustiques, au sommet d'un petit perron, la porte s'ouvrait, et, dès le seuil, les nattes étalaient leur blancheur sans tache.

Felze, instruit des usages, entreprit d'ôter ses chaussures. Mais la servante, déjà reprosternée, front contre terre, respectueusement l'en empêcha.

—Ah bah!—murmura Felze étonné:—on garde ses souliers, chez une marquise japonaise?

Vaguement déçu dans ses goûts d'exotisme, il se résigna à n'ôter que son chapeau, un feutre clair, à bords immenses, qui coiffait à la Van Dyck sa tête de vieil homme impénitent, sa tête enthousiaste, quoique grise, d'artiste véritable, devenu illustre, resté rapin.

Et Jean-François Felze, tête nue et pieds chaussés, pénétra dans le salon de la marquise Yorisaka.

... Un boudoir de Parisienne, très élégant, très à la mode, et qui eût été banal à souhait, partout ailleurs qu'à trois mille lieues de la plaine Monceau. Rien n'y décelait le Japon. Les nattes elles-mêmes, les tatami nationaux, épais et moelleux plus qu'aucun, tapis au monde, avaient cédé la place à des carpettes de haute laine. Les murs étaient vêtus de tapisseries pompadour, et les fenêtres,—des fenêtres à vitres de verre!—drapées de rideaux en damas. Des chaises, des fauteuils, une bergère, un sopha remplaçaient les classiques carreaux de paille de riz ou de velours sombre. Un grand piano d'Erard encombrait tout un angle; et, face à la porte d'entrée, une glace Louis XV s'étonnait, sans nul doute, d'avoir à refléter des frimousses jaunes de mousmés, et non plus des minois de fillettes françaises.

Pour la troisième fois, la petite servante exécuta sa révérence à quatre pattes, et puis s'en fut, laissant Felze seul.

Felze avança de deux pas, regarda à droite, regarda à gauche, et, violemment jura:

—Dieu de Dieu! C'est bien la peine d'être les fils d'Hok'saï et d'Outamaro, les petits-fils du grand Sesshou!... la race qui enfanta Nikkô et Kiôto, la race géniale qui couvrit de palais et de temples la terre brute des Aïnos, en créant de toutes pièces une architecture, une sculpture, une peinture neuves!... C'est bien la peine d'avoir eu cette chance unique de vivre dix siècles dans l'isolement le plus splendide, hors de toutes les influences despotiques qui ont châtré notre originalité occidentale, libres du joug égyptien, libres du joug hellénique! C'est bien la peine d'avoir eu la Chine impénétrable comme rempart contre l'Europe, et K'òung tzèu comme chien de garde contre Platon!... Oui, bien la peine!... pour trébucher au bout de la carrière, dans les plagiats et les singeries, pour finir ici, dans cette cage faite exprès pour les pires perruches de Paris ou de Londres, voire de New-York ou de Chicago...