Il s'interrompit net. Une idée, tout à coup, lui traversait la tête. Il s'approcha d'une fenêtre, écarta le rideau...

Et il vit à travers la vitre, sous ses pieds, un jardin japonais.

Un vrai jardin japonais: un carré minuscule, long de dix mètres, large de quinze, que trois murs très hauts pressaient contre la maison; mais un carré véritablement symbolique, où l'on apercevait des montagnes et des plaines, des forêts, une cascade, un torrent, des cavernes et un lac;—tout cela, bien entendu, en miniature. Les arbres étaient, par conséquent, de ces cèdres nains, hauts comme des épis, que le Japon seul sait racornir comme il faut, ou de minuscules cerisiers, fleuris d'ailleurs comme l'exigeait la saison, puisqu'on était au 15 avril; les monts étaient des taupinières savamment grimées en sierras abruptes; et le lac, un bocal à poissons rouges, serti, pour la vraisemblance, de rives pittoresques, verdoyantes ou rocheuses.

Felze, stupéfait, écarquilla les yeux. En lui, toutefois, le peintre parla d'abord:

—Pas étonnant qu'avec des jardinets pareils, ces gens-là, si prodigieux par le dessin et par la couleur, aient toujours déraillé dans une perspective de pure fantaisie!

Il considérait la silhouette baroque des tout petits rochers et des tout petits arbres, aperçus de haut, en raccourci.

Mais bientôt, il haussa les épaules. Ce jardin, peuh! cela ne comptait guère. Même, en y réfléchissant, ça n'avait pas l'air vrai, cette chose trop menue, séparée du monde extérieur, séparée du monde réel et vivant qui s'épanouissait alentour... Et c'était comme un simulacre, une ombre du Japon de jadis, aboli, proscrit par la volonté des Japonais d'à présent...

Tout de même, quand on regardait par-dessus les murs, et par-dessus la campagne environnante, quand on descendait d'un coup d'œil la pente du coteau des Cigognes pour admirer toute la vue lointaine, toutes les collines splendidement parées de leurs camphriers verts et de leurs cerisiers neigeux, tous les temples au sommet des collines, tous les villages à leurs flancs, et la ville au bord du fiord, la ville brune et bleuâtre dont les maisons innombrables fuyaient le long du rivage jusqu'à l'horizon flou du dernier cap, oh! alors on ne trouvait plus que le Japon de jadis fût aboli ni proscrit ... car la ville, et les villages, et les temples, et les collines portaient ineffaçable la marque ancienne, et ressemblaient toujours, ressemblaient à s'y méprendre, à quelque vieille estampe du temps des vieux Shôgouns, à quelque kakemono minutieux, où le pinceau d'un artiste mort depuis plusieurs siècles aurait éternisé les merveilles d'une capitale des Hôjô ou des Ashikaga...

Felze, silencieux, considéra longtemps le paysage, puis se retourna vers le boudoir. Le contraste heurtait brutalement les yeux. De part et d'autre de la vitre, c'était l'Extrême Asie, encore indomptée, et l'Extrême Europe, envahissante, face à face.

—Hum!—pensa Felze:—ce ne sont peut-être pas les soldats de Liniévitch, ni les vaisseaux de Rodjestvensky, qui menacent tout de bon, à cette heure, la civilisation japonaise ... mais plutôt ceci ... l'invasion pacifique ... le péril blanc...