—Non!—exclama le Japonais.—O Fergan kimi[2], souvenez-vous mieux! Souvenez-vous des lenteurs, de l'indécision, du désordre général! Souvenez-vous de cet obus russe qui atteignit le Nikkô au-dessous du blockaus, et brisa le tube cuirassé des transmissions! Aussitôt, toute la vie du cuirassé s'arrêta, comme la vie d'un homme dont l'artère aorte est coupée. Nos canons intacts cessèrent de tirer. Nos canonniers attendirent stérilement l'ordre qui ne pouvait plus venir! Et, cependant, le Tsesarevitch, déjà criblé de nos coups, s'échappait à la faveur de cette unique avarie qui nous frappait d'impuissance! Voilà ce que fut la journée du 10 août!... Et je pense avec désespoir que la prochaine journée sera pareille, puisque nous ne possédons point les secrets anglais...
—Il n'y a pas de secrets anglais,—redit Fergan.
Un silence suivit. Ils étaient parvenus au sommet de la colline. Maintenant, ils redescendaient par une autre allée plus occidentale, qui aboutit aux jardins mêmes du grand temple.
—Quand il commandait le Terrible,—reprit tout à coup Yorisaka Sadao,—Percy Scott, tirant en exercice, mettait quatre-vingts pour cent de ses obus dans la cible. Quatre-vingts pour cent! Quelles cuirasses résisteraient à cette avalanche de fer?
—Bah!—dit Fergan,—pourquoi le Nikkô ne tirerait-il pas aussi bien que le Terrible? Percy Scott avait entraîné ses pointeurs au moyen d'appareils que vous connaissez! N'avez-vous pas des dotters, des loading-machines, des deflections-teachers[3]! N'avez-vous pas vos télémètres Barr and Stroud[4]?
—Nous avons tout cela! Et vous nous avez enseigné à nous en servir... Oh! nous vous avons de grandes obligations! Mais tout cela est bon surtout pour les tirs en temps de paix. A la guerre, la part d'imprévu est si grande! Souvenez-vous de l'obus du 19 août.
Il scrutait les yeux de l'Anglais, comme un chasseur scrute le buisson d'où le gibier va sortir.
—La flotte britannique s'est battue tant de fois, depuis tant de siècles! Et toujours, et partout, infailliblement, elle fut victorieuse! Comment? par quelle sorcellerie? Voilà ce que nous voudrions savoir! Que firent Rodney, Keppel, Jervis, Nelson, pour n'être jamais, jamais, jamais vaincus?
—Sais-je?—dit Fergan, souriant.
Ils arrivaient aux jardins. Le parc s'achevait brusquement en une terrasse étroite et longue, plantée d'une dizaine de cerisiers en quinconces. Une tchaya était là, à côté d'un tir à l'arc.