—En vérité, quand on s'agenouille si bien sur un coussin d'Osaka, je ne crois pas qu'on puisse ne pas savoir jouer du koto...
Elle rougit encore, et baissa les yeux. Puis, cédant au pouvoir magnétique de cette volonté qu'elle subissait, elle pinça doucement les cordes sonores. Une harmonie bizarre s'égrena.
Felze, les sourcils froncés, la lèvre sèche, poussait avec une sorte de violence son pinceau sur la toile déjà lumineuse. Et l'esquisse semblait prendre vie sous ce pinceau magicien.
A présent, le koto vibrait plus fort. La main enhardie se laissait aller à l'ardeur du rythme mystérieux, très différent de tous les rythmes que connaît l'Europe. Et le visage penché revêtait peu à peu l'inquiétant sourire des idoles contemplatives que le Japon ancien sculptait dans l'ivoire ou le jade.
—Chantez!—ordonna brusquement le peintre.
Docile, la bouche étroite et fardée chanta. Ce fut un chant presque indistinct, une sorte de mélopée qui commençait et s'achevait en murmure. Le koto prolongeait ses notes assourdies, soulignant parfois, d'un trait plus aigu, d'incompréhensibles syllabes. Plusieurs minutes, l'étrange musique dura. Puis la musicienne se tut, et il sembla qu'elle était épuisée.
Felze, sans lever la tête, interrogea presque à voix basse:
—Où avez-vous appris cela?
La réponse vint comme du fond d'un rêve:
—Là-bas ... quand j'étais petite, petite ... dans le vieux château de Hôki, où je suis née... Chaque matin d'hiver, avant l'aube, dès que les servantes avaient ouvert les shôdji[1], dès que le vent glacé de la montagne m'avait secouée de mon sommeil et chassée du petit matelas très mince qui était mon lit, on m'apportait le koto d'étude, et je jouais, agenouillée, jusqu'après le lever du soleil. Et alors, je descendais pieds nus dans la grande cour souvent blanche de neige, et je regardais mes frères s'exercer à l'escrime du sabre, et je m'exerçais, moi, à l'escrime de la hallebarde, car la règle l'ordonnait ainsi. Les longues lames de bambou claquaient en se heurtant. Il fallait endurer en silence les coups cinglants aux bras et aux mains, et la morsure de la neige aux jambes... Quand la leçon était prise, les servantes m'habillaient en cérémonie, et j'allais d'abord me prosterner devant mon père, que je trouvais toujours dans l'appartement des femmes... Il m'emmenait alors avec lui recevoir le salut des samouraïs, des valets d'armes et des autres domestiques. Les belles robes de soie traînaient leurs plis, les fourreaux laqués des sabres froissaient les fourreaux laqués des poignards. Et je souhaitais dans mon cœur que tout demeurât pareil pendant un millier d'années...