Le pinceau s'était arrêté, et le peintre immobile avait fermé les yeux pour mieux entendre.
—Et je souhaitais dans mon cœur mourir mille fois, plutôt que vivre une vie étrangère ou différente. Mais plus vite que le mont Foudji ne change de couleur au crépuscule, toute la surface de la terre a été métamorphosée. Et je ne suis pas morte...
Les doigts songeurs griffèrent les cordes du koto. Des sons s'éveillèrent, mélancoliques. La voix menue répétait, comme un refrain de chanson:
—Je ne suis pas morte ... pas morte ... pas morte... Et la vie nouvelle m'a enveloppée, comme les filets des oiseleurs enveloppent les faisans pris au piège... Les faisans pris au piège, et trop longtemps gardés dans des cages étroites, ne savent plus ouvrir leurs ailes, et oublient l'ancienne liberté...
Le koto pleurait à petit bruit.
—Dans ma cage à moi, où m'ont enfermée beaucoup d'oiseleurs très habiles et très sages, j'ai peur d'oublier aussi, peu à peu, la vie ancienne... Déjà je ne me souviens plus des préceptes que j'ai jadis appris dans les Livres classiques et dans les Livres Sacrés[2]. Et parfois, oh! parfois, je n'ai plus envie de m'en souvenir...
Le koto jeta trois notes pareilles à des cris.
—... Je n'ai plus envie. Et puis ... je ne sais plus, je ne sais plus ... peut-être dois-je oublier? Les préceptes qu'on m'apprend aujourd'hui sont autres... Comment goûterais-je le riz brûlant, en gardant sur ma langue la saveur du poisson cru?... Je crois que je dois oublier...
La main avait lâché les cordes, et retombait muette dans les plis de la manche de soie.
—... A Hôki, la neige de la grande cour était très froide à mes pieds nus, et les sabres de bambou très douloureux à mes bras tendres... Maintenant, il n'y a plus de sabres ni de neige. Et les servantes n'ouvrent plus les shôdji de ma chambre avant que le soleil chaud m'ait réveillée...