Or, je continuai de courir, désespérément, dans la brousse nocturne. Désespérément je voulais rejoindre celle que je poursuivais. Désespérément je voulais éclaircir ce prodigieux mystère. Tout mon cœur s'était jeté sur les traces de la fugitive. Tout mon cœur, et toute ma raison effarée...
Je me ruai du haut en bas des rochers. Puis, ayant cru saisir une lueur à ma gauche, sur d'autres rochers inconnus, je les gravis. Je bondissais de pierre en pierre, glissant parfois, butant, cognant au sol mes genoux ou mes mains, déchirant aux ronces mes vêtements et mon visage.
Et je courus longtemps, longtemps, longtemps...
Et je ne m'arrêtai qu'à bout de force et de souffle. Alors je m'écroulai, épuisé, anéanti. Et je demeurai je ne sais où, sur la terre nue, gisant comme un cadavre. Tout d'un coup, comme il arrive lorsqu'on a dépassé de loin les bornes de son énergie physique et morale, le sommeil s'abattit sur moi, foudroyant, absolu, sans rêves.
XII
Combien de temps je dormis, je ne sais. Une sensation singulière, mais connue, me tira brusquement de mon sommeil: la sensation d'une présence étrangère et d'un regard appuyé sur moi. Je gisais sur le flanc, le visage dans le creux du bras. Je ne voyais donc pas. Mais l'effluve de cette présence et le poids de ce regard me frappèrent à la fois, et j'en reçus un coup véritable,—à la nuque.—Souvent j'avais ainsi deviné, étant endormi, l'approche d'un être vivant. Mais jamais avec une égale intensité.
Il me parut que l'être dont je subissais un choc si puissant ne pouvait ressembler à aucun autre être.
Et moi, qui, en ce temps—impossiblement lointain,—étais un homme jeune, hardi et brave, au lieu de me dresser soudain, et de faire face à la présence sentie, je ne bougeai d'abord pas, et je demeurai à terre, le visage dans le creux du bras, feignant de dormir encore, et guettant les bruits...