Torral appréciait en peintre ou en algébriste, la tête penchée, les yeux clignés. La maison de Mévil s'embusquait derrière son rempart d'arbres, et chaque étage poussait au dehors une véranda masquée de vigne vierge qui ressemblait à un bouclier. Sitôt la grille poussée, l'allée tournait court vers le perron oblique, et le visiteur dès son premier pas devenait invisible.
«Le temple de l'amour-rut, dit encore Torral. Il y a là-dedans des chaises longues à la mesure de toutes les femmes: Celles que tu vas chaque jour respecter à domicile, chez Malais ou ailleurs, se sont couchées sur ces chaises, ou s'y coucheront.
—Possible,» dit Fierce, sec.
Ils entrèrent.
Mévil était seul, sa dernière cliente partie. Son cabinet, qui était vaste, réussissait quand même à paraître intime, à force de demi-jour et de silence ouaté. Les portes-croisées semblaient petites, à travers leurs stores de tulle que la brise traversait sans les soulever; les murs étaient ensevelis sous une mousseline mauve trop longue et trop large, qui débordait partout en plis traînants; et la même mousseline drapait les tête-à-tête et les sofas de rotin, et s'attachait en rideaux, par des embrasses lâches, aux deux portes toujours fermées;—si bien que tant d'étoffe molle tamisait dans la chambre un air de sécurité et de secret. Ce qui se disait, ce qui se faisait entre ces murs soyeux n'en sortait pas; gestes et paroles s'ensevelissaient dans le bruissement complice des tentures tombantes. Et beaucoup de femmes venaient dans ce confessionnal avouer et soigner l'avarie gênante à quoi presque tout Saïgon se résigne; et beaucoup, indemnes ou guéries, acceptaient ou sollicitaient d'autres soins, sur les sofas toujours prêts.
Un confessionnal;—pas un cabinet;—un confessionnal capitonné pour péchés très mondains. Ni livres, ni papiers, ni trousse: des bibelots, des odeurs, des éventails, et l'en-cas ordinaire de liqueurs et de confiseries.
Mévil, au fond d'une chaise longue, regardait sa cigarette s'éteindre dans son cendrier. Sur les nattes feutrées trottinait la congaï, la fillette annamite moitié servante, moitié épouse, qui complète indispensablement le mobilier d'un Européen d'Indo-Chine;—quatorze ans, des yeux veloutés, une longue bouche obscène et de maigres mains adroites à tout. Celle-ci était jolie, autant qu'il est permis a sa race bâtarde,—alliage fâcheux du bronze hindou et de l'ambre chinois, incompatibles.
—«C'est vous?» dit Mévil sans se soulever;—Torral et Fierce entraient.
La congaï, câlinement blottie près du maître, souriait aux visiteurs amis, avec une grimace aux lèvres et une coquetterie aux cils.
Quand ils se retrouvaient, il n'y avait point entre eux d'effusion cordiale. Leur amitié n'était qu'une concordance d'opinions et d'intelligences, une association d'égoïsmes parallèles, signée sans tendresse pour la poursuite plus facile du maximum de jouissance. A quoi bon des poignées de main puériles et menteuses?